Le conflit ouvert avec l’Iran, les tensions commerciales tous azimuts et l’épuisement des capacités stratégiques américaines produisent un effet que Washington semble ne pas avoir anticipé : une accélération de la dédolarisation mondiale. C’est l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron dans un grand entretien de rentrée publié le 8 septembre 2026 sur la chaîne Cercle Aristote. Une grille de lecture qui éclaire directement la position de la France, exposée par ses réserves et ses échanges libellés en dollars.

Pourquoi la guerre contre l’Iran accélère-t-elle la dédolarisation ?

Selon Pierre-Yves Rougeyron, la séquence militaire américaine contre l’Iran produit une cascade de conséquences non maîtrisées :

  • Une dédolarisation accélérée : les actions militaires américaines poussent des États de plus en plus nombreux à s’éloigner du billet vert, alors même que Washington « n’a rien préparé pour l’encaisser ».
  • Un dollar devenu boulet plutôt qu’atout : là où le premier mandat Trump envisageait de se débarrasser d’une monnaie devenue contraignante, l’administration actuelle s’y accroche, régressant dans sa propre analyse.
  • Une dépendance japonaise révélatrice : un simple « coup de froid sur l’économie japonaise » oblige les États-Unis à soutenir le yen pour éviter que ce « dernier allié » ne soit affaibli et que « tout le monde se jette sur la monnaie malade ».
  • Une arme commerciale contre-productive : l’agressivité militaire se double d’une agressivité commerciale qui, au lieu d’un protectionnisme stratégique réfléchi, fonctionne « comme un coup de tric », ouvrant et fermant les vannes sans planification.
  • Des réserves chinoises encore massives en dollars : même Pékin, selon les données disponibles, ne souhaite pas descendre sous 30 % de réserves internationales en dollars, ce qui aurait permis une transition ordonnée. « À force de leur tirer la pâte », Washington se tire des balles dans le pied.

« Pendant ce temps-là, la guerre que tu as fait contre les Iraniens, elle accélère une dédolarisation que tu ne peux pas encaisser parce que tu n’as rien préparé pour l’encaisser. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)

Une planification américaine au bord de l’asphyxie

Pierre-Yves Rougeyron rappelle que la puissance américaine repose sur une planification réelle, incarnée par le Pentagone. Mais ce modèle, redoutablement efficace, souffre selon lui de deux tares : le capitalisme de connivence, qui produit des équipements surdimensionnés comme le F-35, « un avion qui sert de presse-papier », et l’incapacité à préserver l’initiative face à des adversaires asymétriques.

Le résultat est décrit sans nuance : des matériels à cent millions de dollars détruits par des drones et des missiles « à la con », c’est-à-dire des outils à quelques milliers de dollars. L’épuisement des stocks, le rythme des livraisons d’armes sur de multiples fronts et la fragilité logistique pèsent sur la crédibilité de la puissance américaine, donc sur la confiance accordée à sa monnaie.

Un Moyen-Orient restructuré contre les intérêts américains

Là où le premier mandat Trump pouvait « aplanir la totalité de la zone », la région échappe désormais au contrôle américain. L’adjonction de la Turquie à l’accord de défense entre Riyad et Islamabad dessine, selon l’analyse de Rougeyron, un « axe antichite » réunissant argent saoudien, moyens militaires pakistanais et capacités industrielles turques. Un bloc qui pèsera face à l’Iran dans des négociations « bloc à bloc », mais qui ne changera rien à la dynamique monétaire de fond.

Car chaque secousse géopolitique, chaque mesure coercitive, chaque embargo renforce les incitations à sortir du dollar pour les puissances qui en sont la cible. La Chine, visée par les restrictions sur les puces Nvidia, répond par un plan d’investissement massif dans la production interne. L’Iran, ciblé depuis quarante ans, a démontré sa résilience. Le Pakistan, la Turquie, l’Arabie saoudite composent avec des intérêts divergents. La monnaie américaine perd mécaniquement du terrain comme instrument de règlement et de réserve.

La fragilité française face à la dédolarisation

La France, qui conserve une partie de ses réserves en dollars et dont les échanges énergétiques et financiers restent largement libellés en billets verts, est directement exposée. Une dédolarisation désordonnée, c’est-à-dire rapide et non préparée par les États-Unis eux-mêmes, créerait une instabilité monétaire mondiale dont les économies européennes, déjà dépendantes, subiraient le contrecoup.

Pierre-Yves Rougeyron oppose à ce scénario la nécessité d’une souveraineté monétaire fondée sur une vision d’État, loin de la doctrine de la Banque centrale européenne. Un État développeur, planificateur et stratège, capable d’assumer les conséquences d’une politique commerciale souveraine au lieu de subir celles des autres.

« Celui qui les a mis dans la merde c’est toi et tu te planques derrière le fait qu’ils aient eu des t-shirts à bon marché. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)

Ce qu’il faut retenir

La guerre contre l’Iran n’est pas seulement un échec militaire ou diplomatique : elle est un accélérateur de dédolarisation que Washington n’a pas anticipé. L’instabilité qui en résulte touche directement les réserves et les échanges de la France. Comprendre cette mécanique, c’est mesurer l’urgence d’une politique monétaire et industrielle souveraine, affranchie des cycles de crise du dollar.

Vidéo « Entretien sur la politique, la géopolitique et la société avec Pierre-Yves Rougeyron » de Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron

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