L’écart de taux entre la France et les Pays-Bas est devenu l’un des indicateurs les plus surveillés par les marchés financiers. Invité de Sud Radio le 4 septembre 2026, l’économiste Charles Gave, président de l’Institut des libertés, décrypte ce mécanisme technique qui en dit long sur la confiance, ou la défiance, que les investisseurs accordent à la signature française.
Qu’est-ce que le spread entre la France et les Pays-Bas et pourquoi s’emballe-t-il ?
Le spread désigne l’écart de taux d’intérêt entre deux pays lorsqu’ils empruntent. Dans le cas présent, on compare la France à un pays de référence jugé solide : les Pays-Bas, qui empruntent aujourd’hui autour de 3,70 %. Selon Charles Gave, cet écart était nul il y a encore deux ans : la France et les Pays-Bas étaient considérés comme des débiteurs équivalents. En septembre 2026, le spread atteint environ 57 points de base, soit 0,57 point d’écart avec le taux néerlandais. Concrètement, les investisseurs exigent désormais une prime pour continuer à prêter à la France, signe qu’ils intègrent un risque de non-remboursement, même faible. Cet écart progresse régulièrement, et l’économiste prévient : si cette dynamique s’accélère, le financement de la dette française peut devenir incontrôlable.
Un indicateur de défiance qui se lit dans la durée
Charles Gave explique que la dette française a longtemps bénéficié d’un statut privilégié. Avant 2012, la France empruntait au même taux que la Hollande, sans prime de risque notable. Les deux pays étaient logés à la même enseigne : des débiteurs sérieux, membres de la zone euro, sans risque de change. Mais la situation s’est dégradée progressivement.
« Ce que surveillent les marchés, c’est l’écart des taux entre la France et la Hollande. Parce que si la France, qui en principe est un pays qui ne va pas faire faillite, qui est dans l’euro, donc il n’y a pas de risque de change, les taux d’intérêt entre la France et la Hollande devraient être les mêmes. »
Charles Gave (Sud Radio)
Or, ce n’est plus le cas. L’écart s’est creusé, passant de la parité à plus d’un demi-point en deux ans. Pour Charles Gave, cette évolution est un signal d’alarme : elle indique que les marchés commencent à distinguer la trajectoire budgétaire française de celle des pays les plus vertueux de la zone euro.
Quand le spread devient vertical : le scénario du blocage
L’économiste décrit un mécanisme qui ressemble à celui d’une cocotte-minute. Tant que l’écart progresse lentement, le système continue de fonctionner. Mais si la défiance s’installe, le spread peut devenir vertical : les investisseurs cessent brutalement de prêter.
« La dette française, dont le spread avec la Hollande commence à monter, arrive un moment où si le spread monte suffisamment, plus personne ne veut prêter à la France. C’est-à-dire que le spread devient vertical. Et à ce moment-là, les prêts s’arrêtent complètement. »
Charles Gave (Sud Radio)
La conséquence serait directe : l’État français doit emprunter environ 70 milliards d’euros par an uniquement pour financer la charge de sa dette. Si les prêteurs se retirent, le système se grippe immédiatement.
Une dette qui se renouvelle à des taux de plus en plus élevés
Le problème est aggravé par la structure de la dette française. Charles Gave rappelle que la France porte environ 3 500 milliards d’euros de dette. Sa durée moyenne est de huit ans. Pendant les premières années de cette période, l’État a emprunté à des taux nuls, voire négatifs. Ces emprunts anciens arrivent à échéance et doivent être refinancés aux conditions actuelles, autour de 4 % ou davantage.
Concrètement : une obligation émise il y a huit ans à 0 % doit être remplacée par une nouvelle obligation à 4 %, puis peut-être 5 %. Mécaniquement, la charge d’intérêts explose. Si les taux restent à 4 %, le service de la dette atteindra environ 130 milliards d’euros par an, un montant supérieur à l’ensemble des recettes de l’impôt sur le revenu. Et dans le même temps, le déficit public annuel continue d’ajouter environ 130 milliards d’euros de dette supplémentaire.
Une course contre la montre
Charles Gave estime que la crise de financement pourrait survenir avant l’élection présidentielle de 2027. Il voit dans cette échéance un enjeu politique : si la crise éclate avant le scrutin, la responsabilité pourra être attribuée aux gouvernants actuels ; si elle éclate après, elle sera imputée à la nouvelle majorité. Quoi qu’il en soit, l’économiste ne croit pas à une sortie en douceur. Le spread est selon lui un baromètre fidèle : il mesure le degré de confiance des investisseurs dans la capacité de la France à honorer ses engagements. Et ce baromètre penche désormais du mauvais côté.
Un rythme d’endettement qui dépasse l’entendement
À ce déséquilibre structurel s’ajoute une donnée que François Asselineau a rappelée lors de son direct du 9 septembre 2027 et qui mérite d’être posée en regard des tensions sur les taux :
« Notre endettement s’accroît de 10 000 euros toutes les 2 secondes. »
François Asselineau (UPR)
Ce chiffre n’est pas qu’une formule rhétorique. Ramené à une heure, cela représente 18 millions d’euros de dette supplémentaire ; à une journée, près de 432 millions. Dans ce contexte, la remontée des taux d’intérêt exigés sur la dette française, qu’Asselineau situe aux alentours de 4,27 à 4,3 %, aggrave mécaniquement la situation : chaque nouveau point de taux alourdit le service de la dette sur un stock qui lui-même ne cesse de gonfler.
Ce cercle est d’autant plus préoccupant que les déclarations de certains candidats à l’élection présidentielle sur l’annulation de la dette sont, selon Asselineau, attentivement surveillées par les marchés financiers et pèsent déjà sur les taux demandés à la France. L’incertitude politique interne devient ainsi un facteur d’aggravation directe du coût de la dette, indépendamment même des fondamentaux budgétaires. La marge de manœuvre pour absorber un nouveau choc de taux, dans ce contexte, apparaît particulièrement étroite.
Ce que 4,3 % signifie pour les finances publiques
Le chiffre ne reste pas abstrait longtemps. François Asselineau, dans son direct du 9 septembre 2027, situe les taux exigés par les marchés à la France aux alentours de « 4,27-4,3 % », qu’il qualifie de « croissance vertigineuse ». Pour saisir ce que représente ce niveau, il faut le rapporter au stock de dette : avec un endettement qui, selon Asselineau, s’accroît de 10 000 euros toutes les deux secondes, chaque point de taux supplémentaire se traduit mécaniquement par des dizaines de milliards d’euros de charge annuelle supplémentaire à refinancer.
« On est sur une croissance vertigineuse des taux d’intérêt qu’on doit payer. On doit être à quelque chose comme 4,27-4,3 %. C’est considérable par rapport à ce que nous devons. »
François Asselineau (UPR)
Ce niveau de taux produit un effet ciseau bien connu des économistes : les recettes fiscales peinent à couvrir une charge de la dette qui gonfle d’elle-même, comprimant les marges disponibles pour l’investissement ou les services publics. Asselineau y voit une conséquence directe du maintien dans la zone euro, qu’il distingue explicitement de la situation allemande : Berlin, dit-il, bénéficie d’un euro structurellement sous-évalué par rapport au deutschmark qu’il aurait remplacé, ce qui soutient ses exportations et compense en partie sa contribution nette au budget européen. La France, à l’inverse, subirait l’euro sans en tirer cet avantage commercial, tout en voyant ses taux d’emprunt réagir aux déclarations de responsables politiques français sur une éventuelle renégociation ou annulation de la dette.
Le chômage comme signal d’alerte supplémentaire pour les marchés
Ce que les marchés scrutent ne se limite pas au ratio dette/PIB brut. Ils croisent cette donnée avec la trajectoire de croissance et la capacité réelle de l’économie à générer des recettes fiscales futures. Or la France affiche aujourd’hui un taux de chômage supérieur à celui qu’elle enregistrait avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, et ses indicateurs d’activité se situent en dessous de la moyenne de l’Union européenne, y compris derrière le Royaume-Uni, qui a pourtant absorbé le coût du Brexit. C’est précisément ce cumul, dette élevée et moteur économique en sous-régime, qui rend la trajectoire difficilement défendable face aux agences de notation et aux investisseurs obligataires.
Dans cet entretien, l’analyse formulée est directe :
« La dette et les intérêts de la dette deviennent incontrôlables, et les marchés financiers vont sanctionner la France pour ça. »
Alexis Poulin (OMERTA)
La mécanique est connue : lorsque les créanciers doutent de la soutenabilité d’une dette, ils exigent un taux d’intérêt plus élevé pour continuer à prêter. Chaque point de base gagné sur le spread se répercute mécaniquement sur le budget de l’État lors des prochains remboursements et émissions obligataires, comprimant d’autant les marges disponibles pour les services publics. Ce cercle, une fois enclenché, s’autoalimente : les coupes budgétaires imposées par la pression des marchés freinent la croissance, ce qui dégrade encore les ratios, ce qui alourdit encore le coût de la dette.
L’OAT française dépasse le taux grec : un signal de fond
Le franchissement symbolique est désormais acté : l’OAT française s’établit à 4,5 %, un niveau supérieur à celui auquel la Grèce emprunte aujourd’hui. Le spread entre l’OAT et le Bund allemand s’est rapproché des 90 points de base, un écart qui traduit la défiance croissante des marchés envers la trajectoire budgétaire française.
L’analyste Olivier Delamarche rappelle le mécanisme souvent sous-estimé qui rend cette situation particulièrement pesante dans la durée :
« Les taux qui montent, ça fait, au fur et à mesure que les obligations sont renouvelées, une charge de la dette qui est de plus en plus importante. »
Olivier Delamarche (OMERTA)
Concrètement, la France doit refinancer chaque année des volumes considérables d’obligations arrivant à maturité. Celles-ci avaient été émises à des taux très bas, parfois proches de zéro, dans un contexte de politique monétaire accommodante. Leur renouvellement aux niveaux actuels renchérit mécaniquement et durablement le coût du service de la dette, indépendamment de tout nouveau déficit.
Ce que cet effet de renouvellement illustre, c’est que la pression sur les finances publiques n’est pas seulement conjoncturelle. Elle est structurelle, parce qu’elle s’accumule silencieusement à chaque adjudication, sans que les arbitrages budgétaires du moment puissent en contenir l’ampleur. L’absence de croissance, soulignée par Delamarche, prive par ailleurs l’équation de son seul levier naturel d’allégement relatif : une base fiscale qui s’élargit.
Le refinancement : quand la dette se nourrit d’elle-même
Le mécanisme est simple à décrire, difficile à stopper. Chaque obligation arrivant à échéance doit être renouvelée aux conditions du marché actuel. Avec un OAT à 4,5 %, les nouveaux emprunts coûtent structurellement plus cher que ceux qu’ils remplacent, et la charge d’intérêts progresse mécaniquement, année après année, sans que la croissance vienne compenser la dérive.
Olivier Delamarche, analyste financier spécialisé en macroéconomie, résume le piège :
« On n’a plus de croissance, on a une dette de plus en plus élevée, et en face d’une non-croissance, il faut créer encore un peu l’illusion de la croissance. Donc on s’endette, on fait du déficit. »
Olivier Delamarche (OMERTA)
Ce que pointe l’intervenant, c’est moins le niveau absolu de la dette que son interaction avec l’absence de croissance réelle : le déficit devient le seul instrument pour entretenir l’apparence d’activité économique, ce qui gonfle à son tour le stock à refinancer.
Plus révélateur encore : aucun des candidats présents lors du dernier grand-messe du MEDEF n’a, selon lui, évoqué une réduction sérieuse de la dépense publique. Les propositions observées tournent autour de nouvelles ressources à mobiliser, dont une orientation de l’épargne privée des ménages, sans s’attaquer au circuit qui génère le besoin de financement. Le cercle se referme : la dette croît, son coût augmente, et le budget disponible pour investir ou désendetter se réduit d’autant.
Ce qu’il faut retenir
Le spread avec les Pays-Bas est passé de zéro à environ 57 points de base en deux ans, signalant une défiance croissante des marchés envers la dette française. Si l’écart continue de se creuser, le financement de l’État pourrait se bloquer brutalement, avec des conséquences immédiates sur le niveau de vie des Français. Pour Charles Gave, le temps des illusions est compté : plus la crise est retardée, plus elle risque d’être violente.
Vidéo « Critique de Charles Gave sur la direction politique française » de Sud Radio
Pour aller plus loin
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