La France s’est fâchée avec l’un de ses principaux fournisseurs de matières premières sans jamais avoir mesuré publiquement ce que cette rupture coûterait à son économie réelle. Le diesel, carburant des camions et donc du transport de marchandises, illustre cette dépendance que le débat public a largement contournée. Olivier Delamarche, analyste financier spécialisé en macroéconomie, revient sur une réalité rarement exposée : avant le conflit ukrainien, la France importait massivement son diesel de Russie.
Pourquoi la dépendance française au diesel russe est-elle un enjeu stratégique ?
La France dépendait à hauteur de 60 % du diesel russe avant la rupture des approvisionnements, selon les données citées par Olivier Delamarche. Le diesel est le carburant central de l’économie réelle : les camions de transport de marchandises roulent au diesel, et aucune alternative électrique n’est opérationnelle à grande échelle. La rupture avec la Russie a donc fragilisé un maillon essentiel de la logistique nationale, sans qu’aucune évaluation publique des conséquences n’ait été présentée aux Français.
Une dépendance structurelle passée sous silence
Le constat dressé par Olivier Delamarche est sans détour. La France, comme d’autres pays européens, a construit son approvisionnement énergétique sur une matière première importée de Russie. « 60 % du diesel venait de Russie », rappelle l’analyste, qui souligne que le diesel, « c’est le centre de l’économie ». Cette dépendance n’était pas anecdotique : elle conditionnait la capacité du pays à transporter ses marchandises, à approvisionner ses commerces et à faire fonctionner ses chaînes logistiques.
La rupture imposée par les sanctions n’a pas supprimé cette dépendance. Elle l’a déplacée. Selon Olivier Delamarche, la France continue d’acheter du gaz et du pétrole russes, mais « il fait un petit détour par l’Inde » et se paie « deux fois plus cher que ce qu’on aurait dû le payer ». Autrement dit, la matière première reste la même, mais le coût pour l’économie française s’est alourdi, sans gain stratégique évident.
Le coût caché de l’acheminement
Au-delà du prix du baril, c’est toute la chaîne logistique qui a explosé. Olivier Delamarche s’appuie sur un exemple concret, celui d’un professionnel du transport maritime basé à Genève. Sur la route Irak-Inde, un trajet relativement court, le coût d’affrètement d’un pétrolier est passé de 3 à 32 millions de dollars. « Ça, personne n’en parle, mais c’est catastrophique », insiste-t-il. Cette multiplication par plus de dix des coûts de transport se répercute mécaniquement sur les entreprises, puis sur les prix payés par les consommateurs.
L’analyste pointe également l’angle mort des dérivés du pétrole. Le pétrole brut ne sert pas qu’à produire du carburant : il entre dans la fabrication des engrais, indispensables aux cultures. Or, ces dérivés « c’est fait en Russie », rappelle-t-il. La rupture avec Moscou a donc fragilisé simultanément le transport, l’industrie et l’agriculture.
Une décision sans évaluation publique des conséquences
Pour Olivier Delamarche, cette situation résulte d’une décision politique prise sans anticipation. « Qu’est-ce qu’a trouvé malin notre Mozart de la finance ? C’est de se fâcher avec tous nos fournisseurs de matière première », ironise-t-il, visant le ministre de l’Économie. L’allusion est claire : la stratégie de sanctions a été menée sans que soient mesurés les effets sur l’économie nationale.
L’analyste rappelle que Bruno Le Maire avait annoncé vouloir « mettre l’économie russe à genoux », sans s’apercevoir que l’économie française était elle-même déjà fragilisée. Le résultat, selon lui, est une « institutionnalisation de l’erreur » : les décisions se succèdent dans la même direction, sans correction de trajectoire, alors que les indicateurs se dégradent.
Le paradoxe d’une dépendance persistante
La situation actuelle repose sur un paradoxe que l’analyste formule ainsi : la France est officiellement en conflit avec la Russie, mais continue de consommer ses ressources énergétiques. « On continue à acheter du gaz russe, du pétrole russe », constate-t-il. Le détour par des pays intermédiaires ne change rien à l’origine de la matière première : il en augmente seulement le coût.
« Poutine, il appuie sur le bouton, il nous coupe les vivres et c’est terminé. La France s’arrête totalement du jour au lendemain. »
Olivier Delamarche (OMERTA)
Cette dépendance résiduelle, loin d’avoir été résolue, constitue selon lui une vulnérabilité stratégique majeure. La France a perdu son fournisseur direct sans avoir construit d’alternative, tout en conservant une exposition indirecte.
Ce qu’il faut retenir
La dépendance française au diesel russe n’a pas été anticipée dans le débat public avant la rupture des approvisionnements. Ce carburant, central pour le transport de marchandises, illustre la fragilité d’une économie qui a rompu avec ses fournisseurs sans évaluation préalable des conséquences. Les coûts d’acheminement ont explosé, les dérivés du pétrole manquent, et la France continue pourtant de consommer, à prix majoré, une énergie d’origine russe. Une dépendance ignorée qui mérite d’être posée au centre du débat sur la souveraineté énergétique française.
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