La visite de Mohamed Ben Salmane en France, sept ans après l’assassinat de Jamal Khashoggi, a ravivé une question lancinante : jusqu’où Paris peut-il faire affaire avec Riyad sans renoncer à se présenter comme une puissance attachée aux droits humains ? Les annonces économiques se multiplient, mais les syndicats de journalistes n’oublient pas.
La France peut-elle exiger des comptes de Riyad tout en signant des contrats ?
Plusieurs éléments de réponse ressortent de l’analyse développée par Régis Le Sommier, spécialiste des relations franco-saoudiennes :
- Une relation personnelle forte entre Emmanuel Macron et Mohamed Ben Salmane, scellée notamment par une passion commune pour les mangas, a créé un climat d’entente inédit.
- L’Arabie saoudite investit massivement en France : trois parcs à thème près de Paris pour six milliards d’euros, 22 000 emplois annoncés, et une présence croissante dans le sport électronique.
- La question des droits humains est reléguée au second plan : rien n’indique que le président français rappelle publiquement à son homologue saoudien les exactions commises sous son règne.
- La politique française au Moyen-Orient manque de lisibilité : entre injonctions contradictoires et coups médiatiques, difficile de discerner un cap clair sur les valeurs.
Une entente personnelle qui efface les sujets qui fâchent
Régis Le Sommier le souligne dès le début de l’entretien : « il y a une entente particulière entre Emmanuel Macron et le prince héritier Mohamed Ben Salmane ». La visite de 2024 a été décisive, car les deux hommes ne se sont pas contentés d’évoquer les dossiers d’État. Ils ont partagé une passion commune, celle des mangas et de l’œuvre d’Akira Toriyama, créateur de Dragon Ball, décédé en 2024.
Cette proximité personnelle a des conséquences concrètes. L’Arabie saoudite, engagée dans son projet Vision 2030 pour diversifier son économie au-delà des hydrocarbures, cherche à rattraper son retard en matière de soft power face au Qatar. Paris apparaît comme un terrain d’investissement privilégié : trois parcs à thème, dont un consacré aux mangas, devraient voir le jour près de la capitale. Emmanuel Macron a qualifié l’ampleur du projet de « du jamais vu » depuis Euro Disney.
Le silence sur Khashoggi, symptôme d’un renoncement plus large
Interrogé sur les protestations des syndicats de journalistes, Régis Le Sommier ne mâche pas ses mots. Il rappelle que la realpolitik peut s’entendre, mais à condition de ne pas faire disparaître toute exigence :
« On peut le faire tout en rappelant des obligations et tout en rappelant ces questions. Je ne suis pas sûr que lorsque Emmanuel Macron rencontre Mohamed Ben Salmane, il lui rappelle la mort atroce de Jamal Khashoggi. »
Régis Le Sommier (OMERTA)
Le journaliste saoudien, chroniqueur au Washington Post, avait été assassiné en 2018 dans le consulat de son pays à Istanbul. Son corps avait été dissous dans l’acide. Rien ne permet d’affirmer que ce sujet ait été évoqué lors des récentes rencontres.
L’analyste élargit le constat : la France semble avoir tourné la page sur plusieurs dossiers sensibles. Il cite l’avenir des chrétiens d’Orient, pourtant lié à l’histoire française (« la fille aînée de l’Église »), ou encore la situation au Liban et dans le sud du pays. « On a l’impression que bon, ça y est, on tourne la page, on imprime une nouvelle politique et on fait effectivement du soft power, de jeux, de gamers et accessoirement de parcs d’attraction », regrette-t-il.
Une maturité saoudienne réelle, une vision française absente
Régis Le Sommier reconnaît que Mohamed Ben Salmane a évolué. Les erreurs du début de son règne, la guerre au Yémen déclenchée par Riyad, le blocus du Qatar, l’affaire Saad Hariri, ont laissé place à une posture plus mesurée. L’Arabie saoudite a récemment conclu une alliance défensive avec le Pakistan et la Turquie, signe qu’elle ne dépend plus uniquement du parapluie américain. La guerre menée par Donald Trump contre l’Iran a accéléré cette prise de conscience.
Mais cette maturité saoudienne ne suffit pas à définir une politique française. « Quelle est la marque et la spécificité de la France ? », interroge Régis Le Sommier. La réponse, selon lui, reste introuvable. Les oscillations françaises sur Gaza, la réception en grande pompe d’Al Chara à l’Élysée, l’absence de préoccupation affichée pour les minorités religieuses de la région dessinent une diplomatie sans boussole.
La question n’est pas de refuser tout dialogue avec Riyad. Elle est de savoir si la France peut encore se présenter comme une puissance de valeurs lorsqu’elle signe des contrats sans jamais poser de conditions publiques. Le développement économique saoudien est réel, les opportunités aussi. Mais la crédibilité française, elle, se mesure à l’aune des questions qu’on ose poser.
Ce qu’il faut retenir
La relation franco-saoudienne repose aujourd’hui sur une entente personnelle et des intérêts économiques assumés, au détriment d’un discours clair sur les droits humains. Si Riyad a gagné en maturité stratégique, Paris semble avoir perdu en lisibilité diplomatique. Reste à savoir si la France veut encore incarner quelque chose au Moyen-Orient, au-delà de ses contrats et de ses parcs d’attraction.
Vidéo « Relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite » de OMERTA
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
