Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, les responsables politiques français répètent comme un mantra que le pays est entré en « économie de guerre ». L’expression, martelée aussi bien par l’exécutif que par les états-majors, visait à rassurer sur la capacité de la France à soutenir un effort de défense accru face aux nouvelles menaces. Mais pour Benoist Bihan, historien et spécialiste de stratégie militaire, cette formule relève davantage de la communication que d’une transformation réelle des priorités nationales. Analyse d’un décalage entre les mots et les actes.
Qu’est-ce qu’une véritable économie de guerre selon les standards historiques et stratégiques ?
L’économie de guerre annoncée par les autorités françaises ne correspond pas à la définition historique et stratégique du terme, pour trois raisons principales. D’abord, une économie de guerre suppose un effort budgétaire bien supérieur aux 3 % du PIB évoqués aujourd’hui, potentiellement 15 à 25 points. Ensuite, elle implique une remise à plat complète des priorités de l’État, avec des arbitrages douloureux sur les dépenses sociales et environnementales. Enfin, elle exige une mobilisation industrielle massive orientée vers la production d’armement, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en France.
Une communication politique déconnectée des réalités budgétaires
Benoist Bihan ne mâche pas ses mots sur le sujet. « L’économie de guerre, c’est de la communication », affirme-t-il, pointant un usage inflationniste des métaphores belliqueuses dans le discours politique français. Il rappelle que l’exécutif avait déjà décrété la « guerre contre le Covid » avant d’appliquer le même registre à la défense. Mais derrière les effets d’annonce, les actes tardent à suivre.
La réalité des chiffres est têtue. La France consacre aujourd’hui moins de 2 % de son PIB à sa défense, alors même que les menaces se multiplient. Une véritable économie de guerre exigerait des sacrifices budgétaires d’une tout autre ampleur : désindexer les retraites, geler la hausse du SMIC, couper dans les dépenses de transition écologique. Autant de mesures politiquement explosives qu’aucun gouvernement n’est prêt à assumer en l’absence de menace existentielle immédiate.
« On fait pas une économie de guerre à moins de 3 % de PIB dans le budget des armées. Une économie de guerre, ça supposerait de reposer tout le budget de l’État à plat en disant la priorité à partir de maintenant, c’est un effort de guerre. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
L’historien rappelle que la France vit dans une situation paradoxale. Dotée de la dissuasion nucléaire, elle se croit protégée des conflits majeurs, ce qui justifie depuis des décennies un sous-investissement chronique dans ses forces conventionnelles. Or les conflits récents montrent que même les puissances nucléaires peuvent être attaquées, comme la Russie en Ukraine ou Israël face à l’Iran.
Des forces armées performantes mais sans endurance
Le modèle militaire français souffre d’une fragilité structurelle que Benoist Bihan résume ainsi : l’armée est capable de mener des opérations puissantes, mais sur une durée très courte. Elle manque de munitions, d’effectifs, de cette épaisseur stratégique que les spécialistes appellent la masse. Conçue pour des interventions expéditionnaires de faible à moyenne intensité contre des adversaires technologiquement inférieurs, elle n’est pas adaptée à un conflit d’usure comme celui qui se déroule en Ukraine.
La question du coût des matériels illustre ce défi. La France a fait le choix d’équipements sophistiqués et onéreux, produits en petites quantités. Cette logique se heurte à une équation économique redoutable : un missile intercepteur coûte plusieurs millions d’euros, tandis qu’un drone offensif peut ne coûter que quelques milliers d’euros. L’adversaire gagne la bataille économique avant même de gagner la bataille militaire.
Le tournant polonais et allemand contraste avec l’immobilisme français
Pendant que la France discute de concepts sans les financer, ses voisins européens passent à l’action. La Pologne, dont l’histoire mouvementée avec la Russie nourrit une vigilance stratégique constante, investit massivement dans sa défense. L’Allemagne, de son côté, opère une transformation profonde de sa posture. « Le modèle de défense allemand était complètement intégré aux États-Unis », explique Benoist Bihan. « C’est en train de changer. »
Le réarmement allemand répond à plusieurs logiques : sauver une industrie en crise en lui offrant des débouchés militaires, s’émanciper progressivement de la tutelle américaine, et affirmer un leadership national en Europe. Un changement de paradigme qui, selon l’historien, échappe largement aux observateurs français.
Ce qu’il faut retenir
L’économie de guerre n’est pas un slogan mais un choix politique aux conséquences radicales, que la France n’a pour l’instant pas fait. Face à une reconfiguration géopolitique profonde, où l’Europe n’est plus le centre du monde, le pays devra pourtant trancher entre le déni confortable et l’adaptation exigeante. Comme le rappelle Benoist Bihan, « quel que soit le résultat de la guerre en Ukraine, cette évolution ne s’inversera pas. »
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire
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