Le marché européen de l’électricité repose sur un dogme simple : la concurrence profite toujours au consommateur. Dans les faits, ce dogme a produit un mécanisme absurde où l’opérateur historique français, reconnu pour sa compétence technique, se voit contraint de brader sa production à des entreprises qui ne seront jamais rentables. Retour sur une aberration réglementaire qui illustre à elle seule les impasses de la construction européenne.
En quoi consiste exactement l’obligation faite à EDF de vendre son électricité à ses concurrents ?
Le mécanisme dénoncé par Pierre-Yves Rougeyron, invité du Cercle Aristote, est simple dans son principe et désastreux dans ses effets. EDF, producteur public compétent, est contraint de vendre une partie de sa production à des entreprises concurrentes à un prix inférieur à ses coûts de production. Ces opérateurs alternatifs, qui n’ont jamais démontré leur viabilité économique, achètent cette électricité à perte pour la revendre ensuite aux consommateurs. Résultat : un système artificiel où la concurrence n’existe que parce que la loi l’impose, au détriment direct de l’outil public.
« Ces entreprises ne seront jamais rentables. Et à la fin, ce système de concurrence crée de la concurrence là où elle ne doit pas être, crée un type de concurrence qui est malsain. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Une concurrence construite contre le consommateur
Ce dispositif, connu sous le nom d’ARENH (Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique), illustre ce que l’invité qualifie de logique européenne délétère. Là où un État développeur protège ses champions nationaux et facilite l’accès au marché intérieur pour les petits acteurs, Bruxelles fait exactement l’inverse. La réglementation européenne multiplie les normes pour empêcher l’émergence de structures concurrentes souples, tout en imposant aux grands opérateurs publics de subventionner leurs rivaux.
Cette mécanique relève d’une logique que l’invité attribue aux grands groupes industriels eux-mêmes. Leur objectif n’est pas de favoriser une concurrence saine par la qualité des produits, mais d’écraser toute velléité concurrentielle par le poids de la réglementation. Les petites structures, incapables de supporter le coût d’entrée sur le marché, sont soit absorbées, soit étouffées avant d’avoir pu se développer.
L’illusion de la concurrence par les prix
Pour comprendre pourquoi ce système pénalise le consommateur, il faut distinguer deux types de concurrence. La concurrence par les prix, explique l’invité, favorise mécaniquement le travail médiocre et les produits de moindre qualité. C’est celle qui prévaut dans la plupart des secteurs de la société de consommation, où les biens non vitaux sont achetés au moins cher possible, au détriment de la qualité.
La concurrence par la qualité, en revanche, suppose que le consommateur soit en mesure de comparer les produits et de choisir le meilleur. Elle nécessite des barrières à l’entrée basses, une information égale pour tous, et une régulation minimale. Or, le marché européen de l’électricité a été construit sur le principe inverse : des barrières élevées, une information asymétrique, et une réglementation pléthorique qui corsète les acteurs publics au bénéfice d’intérêts privés.
L’invité résume l’équation : « Ce n’est pas une logique d’État développeur. La logique d’État développeur, c’est l’inverse. C’est je me protège de l’extérieur et la marge d’accès au marché national est basse. »
La destruction méthodique d’un outil public
L’ARENH ne relève pas d’un accident réglementaire. Il participe d’une vision plus large de l’économie où la loi n’est plus un outil d’émancipation collective mais un instrument de contrainte. L’invité oppose deux conceptions : celle de l’État-nation, où la règle de droit émancipe les peuples, et celle de Bruxelles, qu’il qualifie de « tyrannie anomique orientée par la plutocratie ». Dans ce second modèle, les lois sont écrites par des lobbyistes, pensées pour verrouiller les marchés, et appliquées de manière à empêcher toute remise en cause du système.
Le cas d’EDF est emblématique. Opérateur surcompétent, l’entreprise publique est sciemment affaiblie pour engraisser des concurrents qui n’ont ni l’expertise technique ni la surface financière pour exister sans subventions déguisées. Le consommateur, lui, paie deux fois : une première fois en finançant indirectement ce mécanisme par ses impôts, une seconde fois en subissant des prix artificiellement gonflés par un marché truqué.
Ce qu’il faut retenir
L’obligation faite à EDF de vendre à perte son électricité à des concurrents illustre une vérité économique trop souvent ignorée : la concurrence ne profite au consommateur que lorsqu’elle est réelle, fondée sur la qualité et l’innovation. Quand elle est artificiellement créée par la réglementation pour servir des intérêts privés, elle devient un impôt déguisé prélevé sur les ménages et les entreprises. Le mécanisme de l’ARENH en est l’archétype dangereux, et sa remise en cause pourrait bien devenir l’un des marqueurs d’un véritable retour de la souveraineté énergétique française.
Voir aussi
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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