Et si la distinction fondamentale entre les armées ne tenait pas à leur outil, mais à leur milieu ? C’est la thèse que défend Laurent Henninger dans une conférence consacrée aux espaces fluides et aux espaces solides, deux catégories géographiques qui, selon lui, éclairent d’un jour nouveau l’histoire militaire occidentale et l’organisation des forces armées contemporaines.

Pourquoi opposer espaces fluides et espaces solides en stratégie militaire ?

La grille proposée par Laurent Henninger repose sur un constat simple : les espaces où évolue l’espèce humaine se divisent en deux grandes familles.

Les espaces solides :

  • La terre, où l’être humain peut vivre sans prothèse technique
  • Des lieux identifiables, des repères physiques, des points de ravitaillement
  • Une possibilité de faire société, de s’ancrer durablement

Les espaces fluides :

  • La mer, l’air, l’espace extra-atmosphérique
  • Des milieux où l’on ne fait que passer, jamais séjourner
  • L’exigence d’une prothèse technique (bateau, avion, scaphandre, fusée)
  • L’absence de repères naturels, compensée par les coordonnées mathématiques

Cette distinction n’est pas qu’académique. Elle structure, selon Henninger, toute l’évolution de la puissance occidentale depuis la fin du Moyen Âge.

Une bascule historique vers les espaces fluides

Pour Laurent Henninger, la montée en puissance des espaces fluides commence avec les grandes découvertes des XVe et XVIe siècles. Ces expéditions ne sont pas seulement géographiques : elles sont commerciales, économiques, portées par une bourgeoisie commerçante qui s’affirme face au monde féodal terrien.

« L’Occident s’est de plus en plus axé et a axé toute son existence sur les espaces fluides. »

Laurent Henninger (Cercle Aristote)

Cette bascule se lit dans des signes aussi lointains qu’inattendus. La couleur bleue, quasi absente de la nature terrestre mais omniprésente dans le ciel et la mer, devient à cette époque la couleur préférée des Européens et celle du manteau de la Vierge. Un indice culturel qui, sans être conscientisé, traduit cette prise de pouvoir symbolique des milieux fluides.

Sur le plan militaire, la conséquence est directe : les champs de bataille se dilatent, la guerre s’industrialise, et la vision globale du théâtre d’opérations devient un enjeu central. C’est là qu’intervient l’aviation.

L’armée de l’air : une construction contestable

Laurent Henninger rappelle que les premières machines volantes (ballons, dirigeables) étaient mises en œuvre par des marins. Les gravures du siège de Paris en 1870-1871 montrent des marins aux manœuvres des ballons qui permettaient aux dirigeants républicains de quitter la capitale. Le réflexe était naturel : qui maîtrise les milieux fluides maîtrise les techniques qui permettent d’y évoluer.

La Première Guerre mondiale bouleverse cet équilibre. Les avions, devenus indispensables à la reconnaissance et au réglage d’artillerie, sont confiés aux armées de terre. En France, ce sont les artilleurs qui en héritent, perpétuant une tradition d’excellence technique qui remonte à l’Ancien Régime.

C’est dans l’entre-deux-guerres que la rupture institutionnelle se produit. La Grande-Bretagne crée la Royal Air Force dès 1918, la France son armée de l’air en 1934, les États-Unis en 1947. Dans chaque cas, des débats intenses opposent partisans d’une arme autonome et défenseurs d’une intégration aux forces existantes.

Les théoriciens de la puissance aérienne, comme l’Italien Giulio Douhet, le Britannique Hugh Trenchard ou l’Américain Billy Mitchell, promettent que le bombardement stratégique suffira à gagner les guerres. Laurent Henninger est catégorique : l’histoire a invalidé cette promesse.

« L’aviation, contrairement à ce que disaient tous ces théoriciens de l’arme aérienne dans les années 20 et 30, ne peut pas à elle seule gagner la guerre. Au final, il faut quand même y aller physiquement. »

Laurent Henninger (Cercle Aristote)

Les bombardements de terreur, qu’ils frappent Londres, Hambourg ou Tokyo, n’ont jamais obtenu à eux seuls la capitulation d’un adversaire. Pire, ils ont souvent renforcé la cohésion nationale des populations frappées, comme en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ou en Iran plus récemment.

Pourquoi la marine et l’armée de l’air relèvent d’une même logique

La thèse centrale de Laurent Henninger est que l’armée de l’air indépendante est une anomalie historique. On ne crée pas une armée autour d’un artefact, fût-il l’avion. L’armée de terre n’a pas été fondée sur le char, ni la marine sur le cuirassé. Le socle d’une armée, c’est un milieu, une géographie, une idée politique.

Or l’air et la mer partagent exactement les mêmes propriétés stratégiques : absence de lieux, nécessité du réseau, dépendance aux coordonnées mathématiques, impossibilité de faire société, obligation de prothèses techniques. Ce sont deux espaces fluides. La distinction entre pilote et marin est secondaire face à cette communauté de condition.

Les chevauchements institutionnels le confirment. La marine américaine possède la deuxième force aérienne du monde en nombre d’appareils. La défense aérienne du Japon relevait de la marine impériale jusqu’en 1945. Les avions de patrouille maritime français travaillent régulièrement au profit de l’armée de terre. Ces ajustements permanents traduisent, selon Henninger, l’incohérence d’une séparation artificielle.

Sa proposition est radicale : fusionner armées de l’air et marines dans une seule arme des espaces fluides. L’armée de terre récupérerait l’aviation d’appui au sol et les hélicoptères, tandis que la marine élargie prendrait en charge la dissuasion nucléaire, la défense aérienne, le transport stratégique, le ravitaillement en vol et les opérations spatiales.

La culture populaire, note-t-il, avait d’ailleurs déjà tranché : dans la science-fiction, on parle toujours de flottes spatiales commandées par des amiraux, jamais par des généraux de l’air.

Ce qu’il faut retenir

La distinction entre espaces fluides et espaces solides offre une grille de lecture cohérente pour penser l’organisation des forces armées. Elle invite à considérer que la fusion des armées de l’air et des marines n’est pas une aberration bureaucratique, mais la reconnaissance d’une réalité géographique et opérationnelle trop longtemps masquée par un siècle d’habitudes institutionnelles.

Vidéo « Fusion des armées de l’air et des marines » de Cercle Aristote

Pour aller plus loin

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