Sept semaines au parc des expositions de Paris, une finale au Grand Palais, Emmanuel Macron et Mohamed Ben Salmane côte à côte. Le championnat du monde de esport financé par le fonds souverain saoudien s’est achevé la semaine dernière dans l’un des lieux les plus prestigieux de la capitale française. Une consécration symbolique qui en dit long sur la stratégie de Riyad et sur la place que la France accepte d’occuper dans ce dispositif.

Pourquoi le championnat du monde de esport saoudien s’est-il achevé au Grand Palais à Paris ?

Selon Régis Le Sommier, invité de l’émission Paris / Riyad : Une lune de miel ?, plusieurs éléments convergent :

  • Le fonds souverain saoudien a créé ce championnat du monde de esport en 2024 et l’a doté de 75 millions de dollars, une somme considérable destinée à attirer les gamers du monde entier.
  • La troisième édition, prévue en mai, a été délocalisée en France par l’Arabie saoudite « en raison de la guerre en Iran pour des raisons sécuritaires », selon Régis Le Sommier.
  • La finale s’est déroulée au Grand Palais, en présence d’Emmanuel Macron et de Mohamed Ben Salmane, avec la remise du trophée par Ronaldo, joueur de football en Arabie saoudite.
  • L’équipe chinoise All Gamers a remporté la compétition, illustrant la dimension mondiale du secteur.

Un soft power pensé pour rattraper le retard sur le Qatar

Régis Le Sommier analyse la stratégie saoudienne comme une course de rattrapage. « L’Arabie Saoudite a pris du retard pendant longtemps par rapport à ça et on sent bien que chez MBS, il y a l’idée de développer, de rattraper ce retard notamment en investissant en Europe, notamment en visant une population jeune en Europe. »

Le modèle, c’est le Qatar, qui a compris il y a plus de vingt ans l’intérêt du soft power en investissant dans le football européen, avec le PSG comme vitrine. Riyad emboîte le pas, mais avec une singularité : le sport électronique plutôt que le seul football traditionnel. Cette orientation cible directement une génération jeune, connectée, moins sensible aux codes diplomatiques classiques.

Régis Le Sommier souligne également la transformation d’ensemble portée par le projet Vision 2030 : diversification d’une économie dépendante des hydrocarbures, ouverture touristique, mise en valeur d’un patrimoine préislamique comme le site nabatéen d’AlUla, autorisation pour les femmes de conduire. L’investissement dans le loisir et le divertissement s’inscrit dans cette logique de refonte de l’image du royaume.

Six milliards d’euros pour des parcs à thème : la France comme vitrine

L’annonce de trois parcs à thème près de Paris, financés à hauteur de six milliards d’euros par des capitaux saoudiens et promettant 22 000 emplois, s’inscrit dans cette dynamique. Le premier parc serait consacré aux mangas, une passion que partagent Emmanuel Macron et Mohamed Ben Salmane, tous deux admirateurs d’Akira Toriyama, le créateur de Dragon Ball.

« Emmanuel Macron lui a qualifié ça sur son compte X de du jamais vu, il a dit, depuis Euro Disney », rapporte Régis Le Sommier.

Régis Le Sommier (OMERTA)

Pour Riyad, investir en France, c’est s’offrir un accès direct à la jeunesse française, un marché touristique et culturel majeur, et une forme de légitimation par l’un des pays les plus visités au monde. Pour la France, c’est un afflux de capitaux et des emplois dans un secteur du divertissement qui n’a pas connu pareille annonce depuis des décennies.

Les droits humains, angle mort apparent de la relation

Régis Le Sommier invite toutefois à ne pas occulter les zones d’ombre. L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, dissous dans l’acide au consulat saoudien d’Istanbul en 2018, la guerre au Yémen déclenchée par Riyad, l’épisode de la séquestration du Premier ministre libanais Saad Hariri : autant d’éléments qui pèsent dans le bilan de Mohamed Ben Salmane.

« Il nous est arrivé, nous Français, de traiter avec des dictateurs, les Américains le font en fonction de nos intérêts. Maintenant, on peut le faire tout en rappelant des obligations et tout en rappelant ces questions. »

Régis Le Sommier (OMERTA)

Régis Le Sommier regrette que la politique étrangère française au Moyen-Orient soit devenue « illisible », entre un jour dire une chose et le lendemain son contraire sur Gaza, une réception d’Ahmed al-Charaa à l’Élysée sans que l’avenir des chrétiens d’Orient ne semble susciter la même sollicitude. Pour lui, la marque de la France au Moyen-Orient ne se résume pas à l’accueil de compétitions de esport et de parcs d’attraction, aussi rentables soient-ils.

Ce qu’il faut retenir

L’installation du esport saoudien au Grand Palais illustre un basculement : Riyad ne se contente plus d’investir dans le sport traditionnel, il cherche à capter la jeunesse par la culture du divertissement, avec la France comme partenaire privilégié. Cette stratégie offre des retombées économiques réelles, mais elle pose la question de ce que la France accepte de mettre en avant, ses valeurs comme ses institutions, dans l’équation. Le débat ne fait probablement que commencer.

Vidéo « Relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite » de OMERTA

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