Dans un monde où la mondialisation pousse à délocaliser sans cesse pour réduire les coûts, certaines voix plaident pour une autre logique. Celle de l’État développeur, un concept qui réhabilite l’idée que la localisation de la production peut primer sur le seul calcul économique à court terme.
Qu’est-ce que l’État développeur et pourquoi ce concept est-il pertinent pour la souveraineté industrielle française ?
L’État développeur désigne une approche où la puissance publique considère que certaines productions stratégiques doivent rester sur le territoire national, même quand cela coûte plus cher. L’objectif est de préserver des compétences et des chaînes de valeur complètes plutôt que de maximiser le rendement immédiat.
Comme le résume Pierre-Yves Rougeyron, historien et figure du renouveau souverainiste français :
Ce concept nous sépare d’une vision purement capitaliste du développement économique. Il nous dit : quelquefois il faut faire les choses chez nous même si ça coûte plus cher, parce que c’est important que ça soit fait chez nous et qu’on ne perde pas cette expertise.
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Une rupture avec la logique du moins-disant
Le concept d’État développeur n’est pas une invention hexagonale : il provient de la littérature académique sur le développement, notamment les travaux sur les modèles asiatiques où l’État a joué un rôle moteur dans l’industrialisation. L’invité précise qu’il s’agit d’un « concept traduit en théorie du développement », mais qu’il l’utilise largement car il correspond à une nécessité stratégique.
L’idée centrale est simple : dans une économie mondialisée, le calcul du prix de revient immédiat ne doit pas être le seul critère. Une production peut être déficitaire à l’instant T tout en constituant un investissement vital pour l’autonomie future. La crise des masques ou des principes actifs pharmaceutiques a illustré concrètement ce risque : ce qui n’est plus produit sur le sol national peut brutalement faire défaut.
Souveraineté industrielle et lucidité post-coloniale
L’État développeur s’inscrit dans une vision plus large de la souveraineté, qui exige un rapport clarifié avec le reste du monde. Dans l’entretien, une idée revient avec force : les pays émergents, notamment au sein des BRICS, ne demandent pas la charité ni des excuses, mais un changement de comportement. Ils veulent que leurs ressources soient payées au prix juste plutôt que captées par des mécanismes d’extraction hérités de logiques anciennes.
C’est ici que le concept d’État développeur rejoint une posture souverainiste complète. Comme le suggère l’invité, adopter ce modèle implique non seulement de produire chez soi, mais aussi de conduire une politique étrangère cohérente : « Tu arrives quelque part et tu te dis : c’est chez eux, ils en feront ce qu’ils entendent, c’est leurs ressources. Si je veux leurs ressources, je leur paye au bon prix. »
Cette approche ne relève pas d’un repli, mais d’une relation d’égal à égal fondée sur la réciprocité, loin du « syndrome colonial » qui continue parfois de structurer les réflexes occidentaux.
Produire moins cher ou produire libre ?
L’actualité récente offre plusieurs exemples où l’absence de stratégie d’État développeur a coûté cher. La dépendance aux semi-conducteurs asiatiques, la concentration de la production de médicaments en Inde ou en Chine, ou encore la perte de savoir-faire dans les énergies montrent que la rentabilité de court terme peut fragiliser dramatiquement l’autonomie nationale.
L’État développeur propose une boussole différente : dans certains secteurs (défense, santé, alimentation, énergie, numérique), le prix n’est pas la variable pertinente. Ce qui compte, c’est de conserver les chaînes de production, les compétences et la capacité à décider par soi-même.
Ce qu’il faut retenir
L’État développeur n’est pas une nostalgie protectionniste, mais une réponse structurée à la fragilisation des économies occidentales. Il repose sur un principe simple : ce qui est vital pour la nation ne peut être entièrement délégué au marché mondialisé. Une boussole utile pour quiconque entend penser sérieusement l’indépendance industrielle française au XXIᵉ siècle.
Pour aller plus loin
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