Et si la paix européenne, telle qu’elle nous est vendue depuis des décennies, avait tué ce qui faisait la grandeur de notre continent ? Et si, paradoxalement, les périodes les plus brillantes de l’histoire culturelle européenne coïncidaient avec les moments où ses nations se déchiraient le plus ? C’est la thèse provocante mais solidement argumentée que développe le penseur Pierre le Vigan dans un récent entretien avec Pierre-Yves Rougeyron, à l’occasion de la sortie de son ouvrage L’Europe à l’endroit.

Pourquoi les périodes de guerre ont-elles été les plus fécondes culturellement en Europe ?

Loin de l’image d’une Europe unie et pacifiée comme condition du progrès, l’histoire démontre que les rivalités entre nations ont longtemps constitué un puissant moteur de création. La compétition militaire et diplomatique s’accompagnait d’un phénomène d’émulation artistique et intellectuelle que l’Union européenne actuelle, avec son projet uniformisateur, semble incapable de reproduire.

Le paradoxe d’une Europe déchirée mais flamboyante

La démonstration historique de Pierre le Vigan frappe par sa lucidité. Il rappelle que la Suède en guerre contre la Russie, la France affrontant l’Autriche, les grandes puissances continentales constamment en rivalité, ce même continent produisait alors un jaillissement artistique sans équivalent. Un phénomène de mimétisme dans l’excellence s’opérait : chaque cour, chaque nation cherchait à surpasser ses rivales non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans la recherche de la beauté, dans l’architecture, dans l’ornement des palais, dans la production intellectuelle.

L’Europe pouvait se payer ce luxe formidable d’à la fois se déchirer et de surenchérir dans la recherche de la beauté et même dans la rivalité intellectuelle.

Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette concurrence a produit les cathédrales gothiques comme les palais baroques, les académies royales comme les Lumières elles-mêmes, fruit d’une circulation des idées qui n’avait nul besoin d’une administration centralisée pour exister. Les artistes, les savants, les architectes passaient d’une cour à l’autre, d’un pays à l’autre, non par obligation bureaucratique, mais parce que la rivalité créait une demande d’excellence.

L’Union européenne ou la massification stérile

Le contraste avec l’Europe actuelle est saisissant. Pierre le Vigan pointe ce qu’il nomme lui-même le « modèle soviétique » de l’Union : une administration centralisée, un jacobinisme mou qui ne parvient même pas à être efficace, contrairement à l’administration napoléonienne qu’elle prétend reproduire sans en avoir les moyens ni la vision.

Aujourd’hui, plus personne ne prend la France au sérieux. Et c’est pareil pour l’Allemagne. Sur la scène internationale, c’est zéro. Absolument zéro.

Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Le diagnostic est sans appel : en supprimant la diversité des nations au profit d’une identité artificielle, l’Union européenne a tari les sources mêmes de la créativité. La massification, l’uniformisation des normes, la standardisation des politiques culturelles produisent ce que l’on constate chaque jour : une Europe qui se caricature en donneuse de leçons universalistes tout en s’enfonçant dans une stérilité intellectuelle et artistique abyssale.

L’occidentalisme contre la civilisation européenne

Le paradoxe devient tragique quand on observe que l’idéologie européiste actuelle reproduit les travers qu’elle prétend combattre. Pierre le Vigan montre comment l’Europe de Bruxelles s’est transformée en simple relais de « l’occidentalisme », ce sentiment de supériorité civilisationnelle qui prétend apporter « les lumières de la démocratie » aux peuples qui n’en bénéficieraient pas.

Cette posture de surplomb moral, héritée d’un colonialisme culturel que l’on croyait dépassé, aboutit au résultat inverse de celui recherché : le mépris ou l’indifférence du reste du monde. Les Européens sont devenus « un secteur relativement méprisé et méprisable du monde », constate-t-il, alors même que dans le passé, la diversité conflictuelle des nations européennes forçait chacune à se dépasser pour exister face aux autres.

Ce qu’il faut retenir

La thèse défendue par Pierre le Vigan n’est pas un éloge de la guerre, mais un constat historique : la richesse culturelle européenne est née de la diversité des nations en compétition, pas de leur dissolution dans un ensemble bureaucratique. L’Europe ne retrouvera sa vitalité créatrice que si elle accepte à nouveau sa nature profonde : un continent de nations souveraines, diverses et concurrentes, capables de s’affronter dans une émulation artistique et intellectuelle plutôt que de se fondre dans une masse uniforme et stérile.


*D’après un entretien de Pierre le Vigan sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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