L’Europe a longtemps pensé le monde depuis son propre centre. Cette habitude intellectuelle, héritée d’une domination économique et politique de plusieurs siècles, est aujourd’hui un obstacle stratégique. Dans un entretien accordé à Front Populaire le 15 juillet 2026, l’historien et spécialiste de stratégie militaire Benoist Bihan pose un constat sans appel : le centre de gravité géopolitique mondial s’est déplacé vers l’Asie, et cette transformation est irréversible. Pour la France, cela implique une remise à plat complète de ses fondamentaux politiques et stratégiques.
Qu’est-ce qui explique le déclin de l’Europe comme centre géopolitique du monde ?
Le basculement s’explique par trois facteurs structurels. D’abord, l’émergence de puissances asiatiques, au premier rang desquelles la Chine, qui concentrent désormais le poids économique et les chaînes de production mondiales. Ensuite, la perte d’effectivité des outils de puissance européens : les sanctions économiques contre la Russie l’ont démontré, l’Europe n’est plus en position d’imposer unilatéralement ses décisions au reste du monde. Enfin, la nature même des relations internationales a changé : nous sommes entrés dans un monde post-idéologique où les nations défendent des intérêts pragmatiques, et non plus des blocs structurés autour d’une opposition doctrinale.
Une illusion qui coûte cher
« L’Europe n’est plus au centre géopolitique du monde. Et ça, c’est la base de notre manière de voir le monde aujourd’hui. Ça, c’est un changement qui nous ramène au 16e siècle finalement. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Pour Benoist Bihan, la persistance d’une vision eurocentrée des relations internationales n’est pas qu’une erreur d’analyse : elle produit des décisions inadaptées. Les Européens se sont persuadés que couper la Russie de leurs circuits économiques suffirait à la faire plier. Ils ont sous-estimé la résilience de Moscou, mais surtout surestimé leur propre centralité dans l’économie mondiale. L’Asie n’a pas suivi les sanctions occidentales, rendant l’arme économique largement inopérante.
Ce décentrement oblige à repenser la place de la France. Non pas comme une puissance qui dicte les règles du jeu international depuis son fauteuil permanent au Conseil de sécurité, mais comme un acteur parmi d’autres dans un système multipolaire où les rapports de force se renégocient en permanence. Cela vaut pour les relations avec la Russie, mais aussi avec des puissances régionales comme la Turquie, ou même avec des alliés historiques comme les États-Unis.
Sortir de la naïveté européenne
L’Union européenne elle-même doit être repensée à l’aune de ce nouveau paradigme. Benoist Bihan invite à abandonner l’idée que l’Europe serait un espace où les États ne chercheraient pas à pousser leur influence. L’Allemagne, longtemps cantonnée à la puissance économique dans le compromis hérité de l’après-guerre, est en train d’opérer une transformation profonde. Ses investissements massifs dans la défense ne sont pas seulement une réponse à la guerre en Ukraine : ils traduisent une volonté d’affirmer un leadership national, y compris en proposant à l’Europe d’intégrer des solutions allemandes plutôt que co-construites.
Pour la France, le risque est clair. Si elle ne procède pas à son propre aggiornamento stratégique, elle se retrouvera marginalisée sur le continent même où elle a longtemps exercé une primauté diplomatique et militaire. La question n’est pas seulement budgétaire, elle est d’abord conceptuelle : il faut accepter que les cadres de pensée hérités des années 1960, amendés dans les années 1990 sous contrainte financière, ne sont plus opérants.
La puissance militaire comme socle
Dans un monde où le rapport de force redevient central, la puissance militaire retrouve sa fonction d’assurance-vie des nations. Benoist Bihan le formule sans détour : la crédibilité diplomatique et la défense des intérêts économiques reposent in fine sur la capacité à faire face, y compris par les armes, si nécessaire. Or, la France dispose d’un outil militaire performant mais fragile, conçu pour des opérations expéditionnaires de courte durée en coalition, et dépendant de capacités américaines pour certaines fonctions critiques.
« Aujourd’hui, on se retrouve dans une configuration qui est assez différente. On voit bien que les coalitions sont loin d’être évidentes. Chacun va se déterminer par rapport à son intérêt national. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Cette réalité impose de repenser l’autonomie stratégique française, non comme un slogan, mais comme un objectif concret : capacités spatiales, munitions, profondeur industrielle, réserves humaines. Tout ce qui permet de tenir dans la durée.
Ce qu’il faut retenir
Le décentrement géopolitique de l’Europe n’est pas un phénomène conjoncturel que la fin de la guerre en Ukraine effacerait. C’est une transformation structurelle qui oblige la France à redéfinir sa stratégie, sa politique de défense et sa lecture des rapports de force internationaux. S’y refuser, c’est accepter de subir un monde qui se construit sans nous.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire
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