Depuis un siècle, la France sépare l’air et la mer en deux institutions militaires distinctes. Une conférence de Laurent Henninger, historien et spécialiste des questions militaires, relance un débat que les responsables français n’ont jamais véritablement ouvert : cette séparation est-elle pertinente ? Sa réponse est tranchée.
Pourquoi la fusion armée de l’air et marine nationale est-elle pertinente ?
La thèse défendue par Laurent Henninger repose sur plusieurs arguments structurants :
- Une distinction artificielle : l’air et la mer appartiennent tous deux aux espaces fluides, par opposition aux espaces solides où l’humain vit sans prothèse technique.
- Une armée bâtie autour d’un objet, l’avion, ce qui serait une absurdité institutionnelle : on ne crée pas une armée à partir d’un artefact, mais à partir d’une idée politique, sociale et géographique.
- Des chevauchements permanents : les marines exploitent des avions, les armées de l’air effectuent des missions navales, preuve que la frontière ne tient pas.
- L’échec doctrinal du bombardement stratégique comme arme de décision autonome, incapable de gagner une guerre sans occupation terrestre.
L’armée de l’air, une création du 20e siècle sans fondement naturel
Laurent Henninger rappelle que la France n’a créé son armée de l’air qu’en 1934, quand les Britanniques l’avaient fait dès 1918. Avant cela, les ballons puis les dirigeables relevaient naturellement des marins : cordages, machines techniques, navigation. La Première Guerre mondiale a massifié l’aviation au profit des opérations terrestres, mais sans doctrine claire.
« Je pense que la création d’armées de l’air indépendantes au 20e siècle a été une escroquerie, un tour de passe-passe théorique, et qu’en fait la réalité nous montre chaque jour que ça ne tient pas. »
Laurent Henninger (Cercle Aristote)
Les théoriciens des années 1920 et 1930, comme l’Italien Giulio Douhet ou le Britannique Hugh Trenchard, promettaient que le bombardement stratégique suffirait à gagner les guerres. La Seconde Guerre mondiale a démontré le contraire : malgré les destructions massives, malgré Dresde ou Tokyo, il a fallu des troupes au sol pour obtenir la capitulation des adversaires. Les populations bombardées, même hostiles à leur gouvernement, se rallient souvent derrière lui face à l’ennemi extérieur.
Une institution américaine devenue un État dans l’État
L’exemple américain, longuement développé dans la conférence, illustre les dérives de l’armée de l’air indépendante. Créée en 1947 par le National Security Act sous Truman, l’US Air Force a développé une culture institutionnelle particulière. Laurent Henninger évoque des cercles dirigeants noyautés par les milieux évangéliques protestants, porteurs d’une pensée apocalyptique inquiétante pour des détenteurs d’armes nucléaires.
L’institution est également décrite comme un lobby politique, économique et culturel surpuissant, capable d’imposer des programmes d’avions contestés comme l’A-10, que l’état-major cherche à retirer alors que chaque guerre démontre son utilité. Le complexe militaro-industriel américain s’est historiquement construit autour de l’aviation, plus que de la marine ou de l’armée de terre.
Une proposition radicale : absorber l’aviation dans la marine
Laurent Henninger ne se contente pas de critiquer. Sa proposition est concrète : fusionner l’armée de l’air dans une marine repensée comme « l’armée des espaces fluides », incluant les océans, l’air et l’espace extra-atmosphérique. Cette institution unique conserverait le nom de marine, mais son logiciel mental serait élargi.
Les avions d’appui au sol rapproché, dits rustiques et capables d’opérer depuis des pistes sommairement aménagées, reviendraient à l’armée de terre sous forme d’une arme dédiée, aux côtés de l’artillerie, du génie ou du train. Le bombardement à long rayon d’action, la dissuasion nucléaire, la défense aérienne, le transport stratégique ou les opérations spatiales relèveraient de cette marine élargie.
« Regardez dans la littérature de science-fiction et même dans le cinéma de science-fiction, on parle toujours de flottes spatiales qui sont dirigées par des amiraux. Je vous laisse réfléchir là-dessus. »
Laurent Henninger (Cercle Aristote)
Une piste qui bouscule un siècle d’habitudes
Cette proposition heurte frontalement les identités professionnelles : les pilotes vivent une relation passionnelle avec leurs machines, et les marines de l’air existent déjà dans plusieurs pays. Pourtant, les dysfonctionnements documentés dans la conférence, chevauchements institutionnels, doublons budgétaires, absence de débat stratégique, donnent une consistance réelle à cette hypothèse. En France, où les questions militaires ont rarement fait l’objet de véritables controverses intellectuelles, l’idée mérite au minimum d’être examinée sérieusement.
Ce qu’il faut retenir
La fusion de l’armée de l’air et de la marine propose de revenir à une organisation fondée sur la géographie des espaces plutôt que sur les objets techniques. Si elle bouscule un siècle d’habitudes, elle répond à des incohérences réelles : chevauchements opérationnels, échec doctrinal du bombardement stratégique, dérive institutionnelle. Un débat que la France souveraine ne peut plus repousser indéfiniment.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Fusion des armées de l’air et des marines » de Cercle Aristote
Pour aller plus loin
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