Publié à New York en 1943, oublié à sa réédition de 1945, le livre Les Fossoyeurs d’André Géraud, alias Pertinax, refait surface grâce à un travail éditorial inédit. Cet ouvrage, fruit des notes prises par un journaliste de premier plan tout au long des années 1930, livre une plongée glaçante dans la décomposition d’une classe dirigeante française qui a, selon lui, organisé sa propre défaite avant même l’arrivée des troupes allemandes.

Pourquoi cette réédition du livre Les Fossoyeurs de Pertinax est-elle un événement ?

Pour la première fois, les éditions assurées par Bernard Giovanangeli proposent une version complète qui fusionne l’édition new-yorkaise de 1943 et celle parue à la Libération en 1945, restée confidentielle. Ce travail minutieux, comparé à de la « tapisserie de Bayeux éditoriale », rend enfin accessible un document de référence sur l’effondrement français de 1940, longtemps tombé dans l’oubli. Un index sera ajouté lors d’une prochaine édition.

Qui était Pertinax, le journaliste qui a tout vu venir

Né en 1882 dans un château du Bordelais, André Géraud était destiné à reprendre les affaires familiales de négoce de vin avec l’Angleterre et les États-Unis. La ruine causée par le phylloxéra change sa trajectoire : à 22 ans, parfaitement anglophone, il se lance dans le journalisme. Dès avant 1914, il est correspondant pour de nombreux titres américains, britanniques et français, ce qui lui confère une position d’observateur unique dans le paysage français.

En 1918, il rejoint L’Écho de Paris, journal de droite catholique fondé par le général de Castelnau, mais étonnamment ouvert. Il y adopte le pseudonyme de Pertinax, repris d’un empereur romain et dérivé d’un adjectif latin signifiant à la fois « pertinent » et « tenace ». Toute sa philosophie tient déjà dans son premier éditorial sous ce nom : pour ce francophile du monde anglo-saxon, le vrai danger d’après-guerre n’est pas l’Allemagne vaincue, mais la domination future des Anglo-Saxons sur la France.

Entre 1918 et 1940, il enchaîne les analyses lucides : en 1932, il est le seul à affirmer qu’Hitler accédera au pouvoir alors que toute la presse française enterre les nazis. En 1935, il dénonce le pacte naval anglo-allemand comme un « coup de poignard dans le dos » de la France et annonce dès lors la Seconde Guerre mondiale.

Une classe politique, militaire et financière en pleine décomposition

Le cœur du livre tient dans ce constat : la défaite de 1940 ne s’explique pas seulement par des facteurs militaires, mais par l’effondrement moral d’une élite. Pertinax distingue plusieurs catégories : les honnêtes mais faibles, les corrompus, ceux qui trahissent par conviction, ceux qui trahissent pour l’argent.

Daladier, surnommé « le taureau du Vaucluse », est décrit comme un « taureau aux cornes d’escargot » : honnête, incorruptible, mais sans volonté, cédant à la moindre pression, notamment britannique. Paul Reynaud, sur lequel Pertinax et de Gaulle plaçaient pourtant beaucoup d’espoirs, devient « la déception de sa vie » : manœuvrier pitoyable, sous influence de la comtesse de Portes et surtout de l’entourage des inspecteurs des finances, il fait entrer Pétain et Weygand au gouvernement le 19 mai 1940, scellant le destin du pays.

Le cas de Weygand est édifiant. Nommé chef d’état-major au pire moment, il ne pense qu’à imposer l’armistice pour empêcher une révolution qu’il croit inévitable. Pertinax révèle qu’il était administrateur de la Compagnie de Suez, détenteur de 10 000 actions, logé par Suez avenue de Friedland. Tout est documenté à partir de notes prises sur le vif et que l’auteur de la préface, Eric Branca, a personnellement consultées chez le neveu de Pertinax.

Munich et l’affaire Skoda : la trahison documentée

Le chapitre sur Munich constitue probablement la révélation la plus brutale du livre. Munich n’est pas analysé comme un sursis stratégique mal géré, mais comme une trahison économique et financière préméditée. Au cœur de l’affaire : les usines Skoda, fleuron industriel et militaire tchèque rachetées en 1918 par le Français Eugène Schneider.

Or, avant même les accords de Munich, Schneider avait vendu Skoda au consortium d’État allemand Hermann Göring. L’industriel français, marchand de canons, avait littéralement cédé son usine de canons aux nazis avant la capitulation diplomatique.

Quand on parle de trahison des élites, je ne vois pas de meilleur exemple.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Hitler obtenait ainsi en un seul coup les Sudètes, les fortifications construites par la France pour protéger la Tchécoslovaquie, et un potentiel industriel considérable.

Le mythe du Front populaire responsable de la défaite démonté

Pertinax s’inscrit en faux contre l’idée, répandue à droite, selon laquelle Blum et les 40 heures auraient désorganisé la production. Le réarmement a bien été engagé, mais ralenti par les industriels de l’armement eux-mêmes, plus occupés à attaquer juridiquement les nationalisations devant le Conseil d’État qu’à produire. Au lieu de 700 avions par mois, on en sortait 200. Au lieu de commander 1 000 avions aux États-Unis, on en commandait 300.

Mieux vaut Hitler que Blum. C’est vraiment ça, et lui en donne des centaines d’exemples documentés de gens qui faisaient tout pour que ça arrive. Et ils ont eu Hitler.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Le rôle clé de Pierre Laval

Pertinax éclaire aussi la manière dont Pétain, agnostique, amateur de fêtes, étranger au monde catholique et financier, a été progressivement encadré dès les années 1930 par Pierre Laval. Ambitieux frénétique sous des dehors bonhommes, Laval met Pétain en relation avec les inspecteurs des finances liés à la banque Worms, futurs piliers du régime de Vichy. Une conversation notée par Pertinax en 1934 fait froid dans le dos : Weygand lui aurait confié que « si ça tourne mal en France, Pétain, ça pourrait être notre Hindenburg à nous ».

Ce qu’il faut retenir

Les Fossoyeurs n’est pas un livre d’histoire militaire mais une enquête de terrain, écrite à chaud par un témoin des coulisses du pouvoir, qui décrit la « préhistoire de la collaboration ». La réédition complète permet enfin de comprendre comment une élite politique, militaire et financière a, par lâcheté, intérêt ou conviction, fait le « pari de la défaite ». Un ouvrage essentiel pour quiconque s’intéresse à la mécanique par laquelle une nation peut être livrée de l’intérieur.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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