Trente-cinq ans après la chute du Mur, l’Allemagne reste traversée par une ligne de partage invisible mais tenace. Les élections régionales récentes dans les Länder de l’Est, où l’AfD dépasse parfois 30 % des voix, le rappellent avec force. Pour la France, première puissance économique de la zone euro avec Berlin, cette fracture n’est pas une question lointaine : elle fragilise un partenaire avec lequel Paris est engagé dans des rapports de dépendance industrielle, monétaire et énergétique qu’il s’agit de comprendre pour mieux les traiter.

Pourquoi l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest restent-elles politiquement et culturellement divisées ?

Les différences entre Allemagne de l’Est et Allemagne de l’Ouest reposent sur quatre facteurs principaux, selon l’analyse développée par l’invité, universitaire spécialiste de l’Allemagne : un mépris social persistant des Allemands de l’Ouest envers ceux de l’Est après la réunification, un pillage industriel organisé par l’agence de privatisation Treuhandanstalt, le sentiment de non-reconnaissance d’une population qui a pourtant renversé seule un régime dictatorial en 1989, et l’ostalgie comme expression politique durable de cette blessure collective.

Une révolution sans reconnaissance

L’invité insiste sur un point historique décisif : les Allemands de l’Est sont les seuls dans l’histoire allemande à avoir réussi une révolution par eux-mêmes. En 1989, ils renversent le régime de la RDA sans intervention extérieure. « Ils sont les seuls dans l’histoire de l’Allemagne à avoir réussi une révolution », souligne-t-il. Cette rupture avec le communisme devait logiquement fonder une reconnaissance mutuelle. Or, l’après-réunification a produit l’inverse : au lieu de recevoir la gratitude attendue, les Allemands de l’Est ont été traités comme une population à intégrer, parfois comme une charge.

Le terme de « Wessis » et d’« Ossis » qui surgit dans les années 1990 dit cette asymétrie. Utilisé d’abord de façon moqueuse et péjorative par les Allemands de l’Ouest pour désigner ces « pauvres gens de l’Est » qu’il fallait aider, il révèle un rapport de colonisation intérieure. « Ce fut une annexion », tranche l’invité. L’échange monétaire entre le mark est-allemand et le Deutschmark, fixé à un pour un, a certes répondu à une attente sociale immédiate, mais il a tué l’industrie est-allemande. La Treuhandanstalt, agence chargée de privatiser les entreprises d’État de la RDA, a ensuite organisé un transfert de capital vers l’Ouest : des entreprises ouest-allemandes en difficulté à la fin des années 1980 se sont refait une santé sur les dépouilles du capitalisme d’État est-allemand.

L’ostalgie comme expression politique

Dès le milieu des années 1990, l’ostalgie apparaît comme symptôme de cette blessure non refermée. Elle n’est pas un simple attachement nostalgique aux produits de l’Est : elle exprime un refus du récit selon lequel l’Ouest aurait tout apporté et l’Est tout reçu. Ce refus s’est politisé. L’invité le rappelle : les Allemands de l’Est, marqués par quarante ans de régime dur, étaient aussi profondément attachés à l’idée de paix. Ils avaient manifesté contre l’installation des missiles Pershing en Europe de l’Ouest dans les années 1980. Cette culture politique explique en partie pourquoi l’Est allemand est aujourd’hui moins enclin à l’escalade guerrière avec la Russie : « Ça peut vous expliquer qu’aujourd’hui les Allemands de l’Est n’ont pas peur de la Russie. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait partir l’Armée rouge en 89. »

Mais cette culture de la paix et de l’indépendance politique rencontre un mur : la mentalité de l’Allemagne de l’Ouest, décrite par l’invité comme profondément pro-occidentale, américanisée, et convaincue que la souveraineté allemande passe par l’ancrage atlantiste. Les bases américaines sont restées en Allemagne de l’Ouest ; les troupes soviétiques sont parties d’Allemagne de l’Est. Cette géographie militaire résume la division : l’Ouest vit toujours sous protection américaine, l’Est a conquis sa liberté contre un occupant.

Des bases américaines à l’ouest, une défiance à l’est

Ce contraste structure les comportements électoraux. L’AfD, née à l’Ouest comme parti libertarien focalisé sur la mauvaise gestion de l’euro, est devenue le premier parti de l’Est allemand en s’emparant du ressentiment anti-Ouest. L’invité n’idéalise pas ce parti : il en note les traits durs et le noyau revendiquant la « remigration ». Mais il explique son implantation orientale par le vide laissé par les partis traditionnels, incapables de reconnaître la spécificité d’une région qui se sent administrativement annexée et culturellement méprisée.

« Si vous voulez, c’est le fruit de décennies d’affaiblissement des dirigeants français face à l’Allemagne. »

Vidéo d’OMERTA

Cette phrase de l’invité ne porte pas seulement sur la relation franco-allemande : elle éclaire aussi l’incapacité de Berlin à gérer la fracture interne autrement que par l’autorité et le déni. Pour la France, l’enjeu est direct. Un partenaire allemand ingouvernable politiquement, qui se désindustrialise et se divise, est un partenaire dont la dépendance énergétique, industrielle et monétaire devient un risque systémique.

Ce qu’il faut retenir

La fracture Est-Ouest en Allemagne n’est pas un simple retard de convergence économique : c’est une division politique et culturelle produite par la non-reconnaissance d’une révolution et par le pillage organisé des ressources est-allemandes. Pour la France, partenaire et concurrente de l’Allemagne dans un rapport de force continental, comprendre ce fossé revient à identifier une faiblesse structurelle du voisin : une Allemagne qui ne s’est toujours pas réconciliée avec elle-même ne peut pas être un pôle de stabilité pour l’Europe.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Analyse de la politique et de la puissance allemandes » de OMERTA

Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.