Alors que les relations franco-africaines traversent une période de turbulences inédites, la question du franc CFA refait surface dans le débat public. Mais cette fois, l’argumentaire en faveur de sa suppression ne vient pas des rangs altermondialistes ou panafricanistes qui en font leur cheval de bataille depuis des décennies. Il émane d’une tradition économique souverainiste hexagonale qui, dès les années 1970, plaidait pour que la France se retire d’un mécanisme jugé à la fois anachronique et contre-productif pour toutes les parties.
Pourquoi des économistes français réclament-ils la fin du franc CFA depuis plus de 50 ans ?
La suppression du franc CFA est défendue par des économistes souverainistes français pour trois raisons principales. Premièrement, elle permettrait aux États africains de retrouver leur pleine souveraineté monétaire, condition indispensable à un développement endogène. Deuxièmement, elle clarifierait la question des réserves de change : les sommes déposées en France appartiennent déjà aux pays africains et leur seraient intégralement restituées. Troisièmement, elle responsabiliserait les gouvernements africains face aux conséquences de leurs propres politiques monétaires, sans possibilité de rejeter la faute sur l’ancienne puissance coloniale.
Un combat ancien dans la tradition souverainiste française
L’invité rappelle un fait souvent ignoré du grand public : "L’un des premiers économistes français à demander la fin du franc CFA dès les années 70, c’est Norman Palma. C’est mon regretté ami Norman Palma." Cette précision historique a son importance. Elle démontre que la critique du franc CFA ne se réduit pas à une posture anticolonialiste tardive, mais s’inscrit dans une réflexion économique de long terme portée par des figures du souverainisme français bien avant que le sujet ne devienne médiatique.
Cette position s’articule autour d’un principe simple : reconnaître les États africains comme des acteurs pleinement adultes de la scène internationale. L’idée n’est pas de maintenir un lien asymétrique déguisé en coopération, mais d’assumer une relation d’égal à égal où chacun assume ses responsabilités. Comme le souligne l’invité, la France devrait dire clairement à ses partenaires africains : "Ici c’est chez vous, là-bas c’est chez moi. Nous sommes des voisins et l’un n’a pas à empiéter sur l’autre."
La question des réserves : un mythe à déconstruire
L’un des arguments les plus inflammables dans le débat sur le franc CFA concerne les réserves de change déposées par les pays africains auprès du Trésor français. Une partie du discours militant laisse entendre qu’il s’agirait d’un pillage institutionnalisé, d’un hold-up postcolonial sur les richesses africaines.
L’invité apporte une clarification essentielle : "Il y a une confusion de beaucoup d’Africains parce qu’ils disent ‘Il y a de l’argent africain en France qui nous a été pris pour le franc CFA’. Attention, ce sont les garanties de marché. Donc cet argent leur appartient toujours. Le problème c’est que c’est ce qui laisse le franc CFA. Sinon, on ne peut pas donner de garantie internationale."
La réalité est donc plus technique qu’idéologique. Les réserves déposées garantissent la convertibilité de la monnaie sur les marchés internationaux. Supprimer le mécanisme du franc CFA impliquerait tout simplement de restituer ces sommes à leurs propriétaires légitimes. L’opération est parfaitement réalisable et ne constitue en rien un obstacle dirimant à la dissolution de la zone franc.
La contrepartie : une souveraineté monétaire qui engage
Défendre la fin du franc CFA, c’est aussi poser la question de ce qui vient après. Et sur ce point, l’invité ne pratique pas la langue de bois : "Je suis pour qu’on liquide la zone CFA, qu’on leur rende cet argent et après, attention, après ils ont la souveraineté monétaire, ensuite ils sont responsables de la souveraineté monétaire."
Autrement dit, la souveraineté n’est pas un droit sans devoirs. Elle implique d’assumer les conséquences de ses choix, y compris les dévaluations, les ajustements et les crises qui peuvent survenir. C’est précisément cette responsabilité pleine et entière qui fait défaut dans le système actuel, où Paris peut toujours être désigné comme le bouc émissaire des difficultés économiques africaines.
La position défendue ici rompt avec un double écueil : le paternalisme néocolonial qui infantilise les nations africaines, et le misérabilisme complaisant qui les exonère par avance de toute responsabilité. Elle postule que les États africains sont parfaitement capables de gérer leur destin monétaire, pour peu qu’on leur en donne réellement les moyens.
Ce qu’il faut retenir
La suppression du franc CFA n’est pas une revendication importée des campus américains ou des cercles altermondialistes. Elle s’enracine dans une tradition économique souverainiste française vieille d’un demi-siècle, portée par des figures comme Norman Palma. L’argument décisif n’est pas moral mais politique : rendre leur souveraineté monétaire aux États africains, c’est les reconnaître comme des partenaires adultes, capables d’assumer leurs choix sans tutelle extérieure, et c’est aussi libérer la France d’un héritage qui empoisonne ses relations avec tout un continent.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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