Un paradoxe tient lieu de symptôme : après le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, les institutions de Bruxelles, Luxembourg et Francfort continuent de fonctionner en anglais, y compris lorsque leurs principaux dirigeants sont francophones. Interrogé sur UPR TV, Philippe de Saint-Robert, écrivain et ancien commissaire général à la langue française, pointe une capitulation silencieuse dont les responsables occupent pourtant les plus hautes fonctions européennes.
Pourquoi la langue anglaise domine-t-elle encore les institutions européennes après le Brexit ?
Selon Philippe de Saint-Robert, la persistance de l’anglais dans les institutions européennes ne tient ni à la démographie, ni au droit, ni à la présence du Royaume-Uni, mais à une abdication volontaire des dirigeants. Il relève trois éléments convergents :
- Les principaux responsables institutionnels de l’Union (présidence de la Commission, présidence du Conseil européen, présidence de la Banque centrale européenne) sont tous francophones, mais s’expriment publiquement en anglais.
- L’anglais n’est la langue nationale que de deux des vingt-sept États membres, Malte et l’Irlande.
- Cette situation procède d’un choix politique intériorisé, que l’invité décrit comme une forme de soumission culturelle et institutionnelle.
« Trois personnes qui parlent français s’expriment tous en anglais alors que l’Angleterre n’est plus dans l’Union européenne. »
Philippe de Saint-Robert (UPR)
La "carpette anglaise" : un prix qui documente le recul
Ancien commissaire général à la langue française, nommé sous la présidence de François Mitterrand, Philippe de Saint-Robert est l’un des fondateurs du prix de la "carpette anglaise". Ce prix satirique est décerné chaque année, à la période des prix littéraires d’automne, à une personnalité chargée de mission étatique qui s’est singularisée par son usage abusif de l’anglais ou par son mépris affiché pour la langue française.
Il cite le cas d’une ancienne ministre ayant déclaré, lorsque la France assurait la présidence tournante de l’Union européenne sous Nicolas Sarkozy, qu’elle ne se "battrait pas pour qu’on parle le français parce que c’est une langue obsolète". Pour l’ancien commissaire, cette déclaration illustre une conception de la fonction publique qui tourne le dos aux engagements internationaux de la France.
Un abandon qui ne reflète pas la dynamique réelle du français dans le monde
L’ancien commissaire général à la langue française conteste l’idée d’un déclin naturel du français. Il observe que dans plusieurs grandes puissances, l’anglais lui-même recule au profit des langues nationales ou de grandes langues étrangères. En Inde, selon ses observations, le gouvernement encourage un retour de la langue hindi dans les universités au détriment de l’anglais. En Chine, il note que dans les deux plus grandes universités de Pékin, l’anglais est devenu facultatif pour les meilleurs étudiants.
Ce mouvement de fond, s’il devait se confirmer, modifierait les rapports de force linguistiques mondiaux. Il rend d’autant plus paradoxal, selon lui, l’abandon du français par les dirigeants français et européens dans les institutions communes.
Le précédent gaulliste : la langue comme instrument de souveraineté
Philippe de Saint-Robert rappelle qu’il ne s’agit pas d’un débat théorique. La France a connu, sous la présidence du général de Gaulle, une pratique diplomatique qui faisait de la langue française un attribut de la souveraineté. Il cite la phrase célèbre du général lors de son voyage au Québec : "Vive le Québec libre." Il rappelle que de Gaulle parlait espagnol au Mexique ou allemand en Allemagne, marquant une différence entre l’usage d’une langue étrangère comme signe de respect pour l’interlocuteur, et le renoncement à sa propre langue dans les institutions qui engagent la France.
L’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, décidée sous Georges Pompidou, est présentée par l’invité comme un tournant. Cette décision, poussée selon lui par Michel Jobert, a introduit dans la construction européenne une logique libérale et anglophone qui a progressivement érodé l’esprit du traité de Rome.
L’Union européenne sans langue, ou plutôt avec une langue de substitution
La situation actuelle est décrite comme un vide juridique et politique. L’Union européenne s’est élargie, le Royaume-Uni s’en est retiré, mais aucune refondation linguistique n’a suivi. L’anglais a été maintenu par défaut, sans que les dirigeants français ne s’en émeuvent ou n’en tirent les conséquences.
Pour Philippe de Saint-Robert, l’enjeu dépasse la simple défense du français. Il s’agit de savoir si l’Union européenne peut exister comme construction politique sans fondement linguistique propre, ou si elle se condamne à être le prolongement institutionnel d’une aire culturelle anglo-américaine qui ne correspond plus à sa composition réelle.
Ce qu’il faut retenir
Le constat est sans ambiguïté : le retrait britannique n’a pas affaibli l’anglais dans les institutions européennes, car la domination de cette langue ne dépendait pas du Royaume-Uni mais du renoncement des dirigeants français et européens. Ce recul est documenté, chiffrable et attribué à des responsabilités individuelles identifiées. Le français dispose encore, dans le monde, d’une dynamique que les institutions européennes et les gouvernements français choisissent d’ignorer.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Entretien avec Philippe de Saint Robert sur la trajectoire de la France » de UPR
Pour aller plus loin
- Le jeu de la France, Philippe de Saint Robert (Julliard)
- Les septennats interrompus : Les remparts d’Elseneur, Philippe de Saint Robert (Robert Laffont)
- Le grand clamar, Louis Vallon
- Le pouvoir et la vie, Valéry Giscard d’Estaing (Compagnie 12)
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