L’expulsion de Xenia Fedorova, figure de la sphère médiatique russophone en France, vient clore une séquence entamée avec l’interdiction de RT. Au-delà des justifications avancées par les autorités, cette affaire soulève une question stratégique plus large : la France est-elle en train de fragiliser elle-même l’un de ses rares instruments d’influence internationale ?

Pourquoi les chaînes d’information internationales sont-elles un outil de puissance que peu de pays maîtrisent ?

Posséder une chaîne d’information en continu diffusée en langues vernaculaires à l’étranger constitue une arme géopolitique rare. La France, avec France 24, fait partie du cercle restreint des nations capables de projeter leur lecture du monde au-delà de leurs frontières. En prenant des mesures de rétorsion contre des médias étrangers et leurs représentants, Paris s’expose à des représailles symétriques qui pourraient compromettre ce levier d’influence patiemment construit. La question n’est pas de défendre le contenu de RT, mais de comprendre que toute action de ce type crée un précédent dont les conséquences dépassent largement le cadre de l’affaire Fedorova.

Une victoire à courte vue

Pierre-Yves Rougeyron, invité du podcast Omerta Expression Libre, ne mâche pas ses mots sur l’expulsion de Xenia Fedorova. « Ça y est, ils ont une petite victoire parce qu’ils peuvent faire que ça », analyse-t-il, pointant un dévoiement des moyens de l’État pour « quasiment un règlement de compte interpersonnel ».

L’un des aspects les plus frappants de son raisonnement tient au paradoxe stratégique. Même en acceptant, par hypothèse, le narratif officiel qui fait de la Russie un adversaire, la décision française reste contre-productive. Rougeyron pose la question :

« Vous coupez le dialogue avec l’ennemi en temps de guerre. Donc vous coupez la principale arrivée d’alter-analyse et donc de renseignement. Vous avez appris ça où ? Même les États-Unis n’ont pas fait ça avec l’Iran. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

L’argument est simple : se priver des canaux d’information adverses, c’est s’aveugler volontairement. Les Américains, rappelle-t-il, peuvent être brutaux mais « restent des gens sérieux » qui ne sacrifient pas leur accès au renseignement sur l’autel de la posture morale.

Le boomerang France 24

La menace la plus concrète identifiée dans l’entretien concerne directement France 24. Rougeyron décrit un mécanisme de rétorsion quasi mécanique :

« Dans les mois à venir, s’il y a un durcissement sur Taïwan, s’il y a un problème en Afrique, s’il y a quoi que ce soit qui dérape au Moyen-Orient, et bien les équipes de France 24 seront certainement expulsées. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

La chaîne française, diffusée en français, anglais, arabe et espagnol, représente un investissement diplomatique et culturel considérable. « Avoir des chaînes internationales d’infos en continu et en langue vernaculaire est une arme. La France est détentrice de cette arme », rappelle Rougeyron. Tout le monde n’y parvient pas, et saborder cet outil par des décisions qui appellent mécaniquement des représailles relève, selon lui, de l’inconséquence stratégique.

Le précédent est d’autant plus préoccupant que la France a déjà essuyé un retour de bâton avec les entreprises chinoises sanctionnées. « Vous avez pris en 24 heures le retour de bâton. Là, vous allez rentrer la queue entre les jambes », prédit l’invité, anticipant le même scénario avec d’autres puissances.

Un détournement des institutions

Au-delà de la dimension internationale, l’arrêté d’expulsion de Xenia Fedorova révèle, pour Rougeyron, une instrumentalisation des outils répressifs. La motivation invoquée, « saper la confiance des citoyens européens et notamment français envers leurs institutions », lui apparaît comme un aveu : on poursuit non des actes illicites mais une parole jugée délétère.

Il renverse alors la perspective : « La seule raison pour laquelle les gens refusent de vous croire sur parole, c’est que vous ouvrez votre bouche. » La défiance envers les institutions, suggère-t-il, ne naît pas des critiques qui leur sont adressées mais des manquements de ceux qui les incarnent.

L’ironie de la situation est que RT, aujourd’hui interdite, avait connu une audience significative pendant le mouvement des gilets jaunes, précisément parce qu’elle offrait une couverture que les téléspectateurs ne trouvaient pas ailleurs. Couper ces canaux alternatifs ne résout rien : cela déplace le problème et, dans le cas présent, expose les propres instruments d’influence de la France à des mesures de rétorsion.

Ce qu’il faut retenir

L’affaire Fedorova n’est pas qu’un épisode de tensions franco-russes. Elle met en lumière la fragilité d’un outil de puissance, France 24, que la France expose par ses propres décisions. En confondant posture morale et stratégie d’influence, le risque est de perdre sur les deux tableaux : ne pas atteindre la cible visée tout en offrant à des puissances concurrentes un prétexte pour restreindre la présence médiatique française dans le monde.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.


Voir aussi

Vidéo « Pierre-Yves Rougeyron sur la concentration du pouvoir en France » de OMERTA

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