En 2013, l’opération Serval au Mali suscitait un enthousiasme réel parmi les populations locales. Dix ans plus tard, la France se trouve dans une position de repli quasi total sur le continent africain. Un retournement dont l’économiste Jacques Sapir, lors d’un entretien pour Front Populaire, décrypte les mécanismes et les conséquences pour la souveraineté française en zone francophone.
Comment expliquer l’effacement de la France en Afrique sous la présidence Macron ?
La France a subi en une décennie une éjection progressive de ses positions africaines, selon Jacques Sapir. L’opération Serval au Mali, lancée en 2013, avait pourtant été accueillie avec optimisme par les populations. Mais la gestion hasardeuse de l’après-intervention, couplée à une absence de vision stratégique, a transformé cet atout en fardeau. Le rejet s’est cristallisé au Sahel, puis étendu à l’ensemble de la zone francophone. Aujourd’hui, la présence française est contestée sur les plans militaire, diplomatique et économique, au point que la voix de la France n’y porte pratiquement plus.
Un point de départ positif, une suite qui dérape
L’économiste rappelle un fait souvent négligé dans les récits médiatiques actuels : le début de l’intervention française au Mali sous François Hollande était un point relativement positif. L’accueil des populations, souligne-t-il, fut marqué par « énormément d’enthousiasme et d’optimisme ». La France apparaissait alors comme un rempart crédible face à l’avancée de groupes armés menaçant la stabilité régionale.
Mais cette dynamique favorable n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Jacques Sapir évoque un dérapage « probablement inévitable » dans la conduite des opérations et, surtout, dans la gestion politique qui a suivi. La transformation progressive de Serval en Barkhane, l’enlisement au Sahel, l’incapacité à produire des résultats tangibles pour les populations ont peu à peu retourné l’opinion. La France, perçue comme une puissance protectrice en 2013, est devenue aux yeux de beaucoup une présence encombrante, puis hostile.
Une diplomatie de l’absence
Le retrait militaire forcé du Mali, du Burkina Faso puis du Niger ne constitue que la face la plus visible d’un phénomène plus large. « Nous nous sommes fait éjecter d’Afrique, alors que la situation n’était pas celle-là en 2017 », résume l’économiste, pointant la responsabilité directe du second mandat d’Emmanuel Macron.
Au-delà des questions sécuritaires, c’est toute l’influence diplomatique française qui s’est érodée. Les canaux de discussion avec les anciennes colonies se sont distendus, les relais économiques traditionnels ont perdu de leur efficacité, et de nouveaux acteurs, russes, chinois ou turcs, ont comblé l’espace laissé vacant.
Cette perte d’influence n’est pas une fatalité historique, insiste Jacques Sapir. Elle résulte d’une combinaison de décisions : absence de stratégie cohérente à long terme, méconnaissance des dynamiques locales, et un rapport à la souveraineté africaine que Paris a toujours peiné à redéfinir après la décolonisation.
Les conséquences pour la souveraineté française
L’affaiblissement des positions françaises en Afrique ne se limite pas à une question de prestige. Il touche directement aux intérêts stratégiques nationaux. La zone francophone constitue un espace économique, linguistique et diplomatique où la France a longtemps exercé une influence disproportionnée par rapport à son poids réel. La perdre, c’est perdre un levier d’action dans les institutions internationales, une capacité de projection et un accès privilégié à des marchés en croissance.
« Qui écoute la France au niveau international ? (…) Nous ne savons plus où nous sommes. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Cette question posée par Jacques Sapir résonne particulièrement sur le continent africain. Le retrait de l’influence française interroge la capacité même du pays à exister comme puissance souveraine dans un espace où elle a été historiquement dominante.
Ce qu’il faut retenir
Le recul français en Afrique sous la présidence Macron constitue l’une des transformations géopolitiques majeures de la décennie. Une présence accueillie avec espoir en 2013 s’est terminée en rejet dix ans plus tard, faute de vision stratégique renouvelée. La France se trouve aujourd’hui confrontée à un défi de souveraineté : se redéfinir comme partenaire crédible ou continuer à subir un effacement dont les conséquences dépassent largement le seul continent africain.
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