La décision algérienne de remplacer progressivement le français par l’anglais dans son système scolaire n’est pas un simple ajustement linguistique. Elle marque, selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron dans son grand entretien de rentrée, un tournant dans les relations entre Paris et Alger, et plus largement un repositionnement de la France au Maghreb.
Pourquoi la défrancisation des écoles algériennes est-elle un signal de rupture durable ?
L’Algérie engage une défrancisation de son système éducatif pour lui substituer l’anglais. Ce choix, présenté dans la transcription comme un fait accompli en cours de déploiement, traduit une volonté de s’affranchir de l’héritage linguistique et culturel français. Il s’inscrit dans un contexte où les rapports de force régionaux évoluent et où la France doit repenser ses alliances au sud de la Méditerranée.
Un acte de rupture assumé
Pierre-Yves Rougeyron ne s’émeut pas de la décision algérienne. Il la juge même cohérente avec une logique de souveraineté nationale : « Il faut qu’elle le fasse parce que nous, il faut qu’on coupe les ponts définitivement avec l’Algérie. Il n’y a plus rien à en tirer. » Cette position tranchée repose sur un constat simple : la relation franco-algérienne est structurellement bloquée, et la défrancisation scolaire en est le symptôme le plus visible.
L’invité replace ce choix dans une perspective plus large. La France, selon lui, n’a plus d’intérêt stratégique majeur à entretenir une relation privilégiée avec Alger. Le commerce extérieur français avec le Maghreb reste significatif, mais il est concentré sur trois pays, l’Algérie comprise. La défrancisation des écoles, en supprimant le socle linguistique commun, rendrait toute coopération future plus difficile encore. C’est précisément ce que l’analyse présentée interprète comme une clarification.
Le Maroc comme axe prioritaire
Le contraste est frappant avec le Maroc. La transcription évoque un épisode récent, celui de l’enclave espagnole de Ceuta, pour illustrer la capacité du royaume chérifien à peser sur les flux migratoires. Pierre-Yves Rougeyron en tire une leçon : la France doit préserver sa relation avec Rabat, identifié comme « notre meilleur allié de la zone ».
« Notre politique, c’est le Maroc. Et de reconstituer un Machrek fort. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
Cette orientation n’est pas présentée comme un simple arbitrage conjoncturel. Elle répond à une préoccupation de long terme : préparer la frontière sud de la France à ce que l’invité appelle « la transition démographique africaine ». Dans cette perspective, l’Algérie qui s’anglophonise s’éloigne, tandis que le Maroc, plus stable et plus coopératif, devient un partenaire structurant.
Que faire de la relation franco-algérienne ?
La transcription ne propose aucune relance. Elle acte au contraire une forme de désengagement. Pierre-Yves Rougeyron met en garde contre l’idée d’une coordination européenne sur les questions migratoires, rappelant que « Bruxelles est intrinsèquement immigrationniste ». La réponse française ne passe donc pas par une pression multilatérale sur Alger, mais par une politique nationale : fortifier les frontières, soutenir une politique migratoire autonome, et assumer un recul de l’influence française en Algérie.
Il distingue aussi la relation franco-algérienne de la relation franco-africaine en général. La Côte d’Ivoire, qu’il cite en exemple, illustre un autre modèle : un pays francophone qui s’autonomise progressivement sans rompre avec la France. L’invité plaide pour une refonte de la coopération, inspirée de l’esprit gaullien : non plus l’aide au développement, mais un partenariat assumé, fondé sur l’échange technologique et la formation des élites.
Le coût d’une rupture silencieuse
La défrancisation des écoles algériennes ne fait guère de bruit dans le débat public français. Pourtant, selon l’analyse retranscrite, elle signe la fin d’une époque. La France n’a plus les moyens ni l’envie d’entretenir une relation privilégiée avec un voisin qui lui tourne le dos linguistiquement. L’anglais, choisi par Alger, est un marqueur géopolitique autant que pédagogique.
« L’Afrique n’a pas une seule voix. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
Cette phrase, appliquée à l’ensemble du continent, vaut aussi pour le Maghreb. L’Algérie et le Maroc n’avancent pas dans la même direction. La France, si elle veut préserver une présence au sud de la Méditerranée, doit en tirer les conséquences : privilégier les partenaires qui partagent encore un socle commun, et ne pas s’accrocher à des relations devenues purement mémorielles.
Les accords dérogatoires, verrou juridique d’une relation asymétrique
Sur le plan strictement migratoire, Thibault de Montbrial pointe un mécanisme rarement nommé dans le débat public : les accords bilatéraux conclus avec l’Algérie au lendemain de l’indépendance placent les ressortissants algériens hors du droit commun des étrangers en France, leur accordant des conditions de circulation et de séjour plus favorables que celles appliquées aux autres nationalités. Dénoncer ces accords pour revenir au régime de droit commun constituerait, selon lui, le premier acte concret d’un rééquilibrage.
Mais c’est la dynamique politique qui rend ce rééquilibrage difficile. Montbrial décrit un mécanisme qu’il juge délibéré : les gouvernements algériens successifs exploitent ce qu’il appelle la « rente victimaire », soit la référence constante à la guerre d’indépendance, à des fins de politique intérieure. La France devient ainsi un instrument de cohésion nationale pour Alger, ce qui interdit toute posture de fermeté côté français.
La preuve par l’aveu lui vient d’un conseiller d’un des récents Premiers ministres, qu’il rapporte en ces termes :
« Il y a 6 à 7 millions de gens en France qui ont d’une manière ou d’une autre un lien direct ou indirect avec l’Algérie. Ça nous bloque. »
Thibault de Montbrial (Front Populaire)
Pour Montbrial, ce raisonnement est un piège : signaler publiquement la limite au-delà de laquelle on ne s’engagera pas revient à inviter l’autre partie à pousser son avantage. La faiblesse affichée appelle l’escalade, non l’apaisement.
Ce qu’il faut retenir
La défrancisation des écoles algériennes est un révélateur plus qu’un coup de tonnerre. Elle confirme une rupture déjà largement engagée et invite la France à clarifier ses priorités au Maghreb. Le Maroc apparaît comme l’ancrage stratégique privilégié, tandis que la relation avec Alger semble promise à un effacement progressif, sans drame mais sans illusion.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Les Druides. Des philosophes chez les Barbares, Jean-Louis Brunaux (Gallimard)
- L’Héritage des Celtes — Sanctuaire, Jean-Louis Brunaux
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