Le 14 juillet 1940, trois semaines à peine après l’appel du 18 juin, deux mille hommes défilent dans les rues de Londres sous les yeux ébahis des Britanniques. Qui sont-ils ? Des pêcheurs bretons, des aristocrates, des ouvriers, des juifs, des monarchistes, des socialistes, parfois même des militants d’extrême droite. Cette photographie sociale de la France libre naissante, restituée par l’historien Eric Branca, raconte une histoire méconnue : celle d’une France qui, dans la défaite, retrouve son unité.

Quelle était la composition politique et sociale de la France libre ?

Selon Eric Branca, la France libre de l’été 1940 rassemblait des Français de toutes origines sociales et de toutes sensibilités politiques :

  • Socialement : des pêcheurs, des ouvriers, des paysans, des fils de fonctionnaires, des grands bourgeois, des aristocrates
  • Religieusement : des catholiques, des protestants, des juifs (« Israélites »), des indifférents
  • Politiquement : des monarchistes, des socialistes, des francs-maçons, et même des hommes formés à l’extrême droite
  • Géographiquement : des rescapés de Dunkerque, du corps expéditionnaire de Norvège, et les 133 marins de l’île de Sein partis en bloc, dont certains avaient à peine 15 ou 16 ans

Une mosaïque française réunie par un seul refus

L’historien insiste sur le caractère exceptionnel de ce rassemblement. Dans la France libre des premiers mois, on trouve côte à côte des hommes que tout aurait dû opposer dans la vie politique d’avant-guerre. Eric Branca souligne notamment la présence d’aristocrates et de monarchistes parmi les militaires, mais aussi de socialistes, de juifs et de francs-maçons. Plus surprenant encore : des hommes « formés à l’extrême droite, qui n’aiment ni les juifs, ni les francs-maçons, ni les socialistes, mais pour qui l’essentiel c’est de se battre, de continuer le combat et de faire en sorte que la France ne soit plus occupée ».

Ce qui les unit n’est donc pas une doctrine commune, ni un programme politique partagé, mais un refus : celui de la capitulation et de la servitude. Dans son appel du 22 juin 1940, le général de Gaulle évoquait précisément les raisons « qui s’appellent l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la patrie ». Trois mots qui, manifestement, parlaient à des Français que rien d’autre ne rapprochait.

Le témoignage du commandant Bauduin : l’école des cadets comme microcosme

Pour illustrer cette unité dans la diversité, Eric Branca cite longuement un texte écrit en 1955 par le chef de bataillon André Bauduin, qui commandait l’école des cadets de la France libre. Ce témoignage, peu connu, mérite d’être lu attentivement :

« Les circonstances ont voulu que dans cette école vécussent en commun des jeunes gens aux origines, aux antécédents, aux tendances les plus diverses. Il y avait parmi eux des aristocrates, de grands bourgeois, des fils de fonctionnaires et d’ouvriers, des catholiques, des protestants, des Israélites, des indifférents, des enfants gâtés et d’autres dont les premières années avaient été pénibles. »

Eric Branca (Tocsin+)

Bauduin poursuit en notant que l’esprit d’entente entre ces jeunes gens si différents s’était « implanté solidement après une brève période d’adaptation ». Il ajoute une formule qui mérite d’être méditée : cet esprit paraissait « si définitivement étranger à notre monde déchiré, si difficile même à faire naître à l’intérieur d’une seule patrie ».

Autrement dit, dès 1955, un témoin direct constatait que cette unité avait quelque chose d’exceptionnel, presque d’inexplicable, et qu’elle semblait déjà perdue dans la France d’après-guerre.

Ce qui fait l’unité d’une nation au-delà des clivages

Bauduin avance une explication qui dépasse l’anecdote historique. Selon lui, chaque cadet portait « la tranquille conviction d’être en règle avec soi-même », et c’est la « plénitude de leur engagement » qui leur conférait « un équilibre qu’aucune vicissitude ne pouvait entamer ».

La leçon est politique autant qu’humaine. Ce qui rassemble n’est pas la similitude des origines ou des opinions, mais la clarté de l’engagement et l’évidence de la cause. Quand l’essentiel est en jeu, c’est-à-dire la survie de la nation, les querelles secondaires s’effacent d’elles-mêmes. Eric Branca le résume ainsi : pour ces volontaires venus de tous horizons, « l’essentiel c’est de se battre, de continuer le combat ».

Cette unité ne s’est pas décrétée. Elle ne reposait pas sur un compromis idéologique ni sur une charte de valeurs négociée. Elle est née spontanément de la rencontre d’hommes qui avaient, chacun pour ses raisons propres, refusé la capitulation. La France libre n’a pas effacé les différences : elle les a momentanément rendues secondaires.

Une leçon pour comprendre la nation

L’historien rappelle aussi que ces 2 000 hommes du 14 juillet 1940 n’étaient qu’une avant-garde : 7 000 candidats étaient déjà dans les bureaux de recrutement. Tous ne se ressemblaient pas, mais tous avaient répondu au même appel. C’est cette diversité qui a donné à la France libre sa légitimité représentative, bien plus qu’un ralliement de personnalités prestigieuses ne l’aurait fait.

Ce qu’il faut retenir

La France libre des premiers mois n’était pas une chapelle idéologique, mais un creuset où des Français que tout opposait ont choisi de servir ensemble. Le témoignage du commandant Bauduin rappelle que l’unité d’une nation ne se construit pas en gommant les différences, mais en hiérarchisant ce qui compte vraiment. Une leçon qui, à l’heure des fractures contemporaines, garde toute sa pertinence.

D’après l’analyse historique d’Eric Branca, « Mers el-Kébir, drame et naissance de la France libre », Tocsin+, 16 juin 2026.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*


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