Qui suis-je ? La question paraît intime, personnelle, presque secrète. Pourtant, une part de la réponse nous vient toujours d’ailleurs : d’une histoire, d’une langue, d’un territoire que nous n’avons pas choisis. Dans ses carnets d’été, Pierre-Yves Rougeyron explore cette tension féconde entre ce qui fait de nous des êtres singuliers et ce qui nous relie à une communauté de destin. Une réflexion qui éclaire d’un jour nouveau les débats contemporains sur l’identité.
L’identité personnelle et l’identité collective sont-elles vraiment séparables ?
Non, elles sont deux faces d’une même réalité. L’identité remplit simultanément deux fonctions :
- La singularité : elle permet à un individu de savoir ce qui, en lui, lui appartient en propre
- L’appartenance : elle fonctionne aussi comme un « code-barres », un système d’identification qui rattache la personne à un groupe
« L’identité, ce n’est pas uniquement la singularité, mais c’est le code-barres aussi. L’identité d’un produit, c’est le code-barres. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Pierre-Yves Rougeyron souligne que ce qui est en nous mais qui n’est pas de nous, cet héritage collectif, contribue paradoxalement à faire de chacun un individu singulier. La proportion entre ces deux dimensions varie selon la culture, l’époque, le milieu social et les choix personnels.
L’âme des peuples : quand la transmission donne forme à l’individu
Pour comprendre ce lien, l’essayiste reprend une notion chère à Gustave Le Bon : l’âme des peuples. Cette expression, au-delà de sa beauté poétique, met l’accent sur la transmission. Une transmission qui n’est pas la répétition mécanique de gestes anciens, mais leur réinterprétation vivante.
Rougeyron cite un proverbe attribué à Confucius : « J’ai tant aimé la parole des anciens. » L’enracinement véritable consiste à connaître parfaitement l’héritage des anciens et à lui apporter quelque chose en retour, dans tous les domaines : art culinaire, industrie, techniques agricoles. Il prend l’exemple du retour de la traction animale dans l’agriculture, non pour reproduire le passé, mais pour adapter des méthodes éprouvées aux finalités contemporaines.
Le risque des gestes morts
Cette distinction est essentielle. Répéter une forme ancienne à l’identique, sans en faire partager l’esprit, c’est produire ce que l’auteur appelle des « gestes morts » ou des « élevages de poussière ». À l’inverse, adapter la forme pour lui insuffler une vie nouvelle relève d’un réflexe vitaliste.
La tradition, dans cette perspective, n’est pas figée : c’est « de la volonté sédimentée par du temps et donc validée par le temps ». Une définition qui réconcilie transmission et liberté, héritage et création.
Réenraciner : un défi pour aujourd’hui
Cette réflexion débouche sur une question pratique : comment réenraciner des personnes qui ne savent plus ce qu’est d’avoir des racines ? Pierre-Yves Rougeyron esquisse plusieurs pistes :
- Multiplier les rituels collectifs (banquets, fêtes, commémorations) pour recréer du lien
- Développer une culture du soin pour réparer une anthropologie « abîmée » par le système actuel
- Retrouver le sens de l’allégeance au sol et à la lignée, condition politique de la transmission
L’enjeu n’est pas seulement culturel. Il est aussi démographique et éducatif : transmettre, c’est d’abord élever des enfants et leur donner les moyens de poursuivre l’histoire commune en y apportant leur pierre.
Ce qu’il faut retenir
L’identité individuelle ne s’oppose pas à l’identité collective : elle s’y enracine. Ce qui fait de nous des personnes uniques, c’est aussi ce que nous avons reçu et que nous choisissons de faire vivre. Le réenracinement n’est pas un retour nostalgique au passé, mais un travail patient de transmission réinventée, où la forme change pour que l’esprit demeure.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
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