L’abstention électorale n’est qu’un symptôme. Ce que décrit Pierre-Yves Rougeyron, historien des idées politiques, va bien au-delà du simple refus de voter. Il identifie un phénomène plus insidieux : une injonction à ce qu’il nomme « l’impolitisme », c’est-à-dire une dépolitisation anthropologique totale des citoyens. Un repli complet sur la sphère privée où l’individu, indifférent au sort collectif, abandonne toute forme d’engagement politique.
Qu’est-ce que l’impolitisme et en quoi diffère-t-il de l’abstention ?
L’impolitisme désigne un état où le citoyen ne se contente pas de ne plus voter, mais cesse toute forme d’action politique au sens large. La distinction, selon Pierre-Yves Rougeyron, est fondamentale :
- L’abstentionniste continue parfois d’agir politiquement autrement (aide sociale, éducation, transmission, mobilisation directe comme celle des agriculteurs). Il est abstentionniste électoral mais pas impolitique.
- L’impolitique, lui, a intériorisé le message selon lequel « le collectif ne peut plus rien pour vous ». Il se retire entièrement dans sa vie privée, indifférent au sort de ceux qui l’entourent.
- Le système, selon l’invité, tolère le vote contestataire mais combat férocement toute forme d’engagement politique non institutionnel qui échappe à la fonction neutralisante du vote.
L’impolitisme comme projet de domination
Pierre-Yves Rougeyron s’appuie sur une analyse historique de longue durée. Pour lui, la cible des « donneurs d’ordre » n’est pas prioritairement l’état-major du Rassemblement national ou de La France insoumise, mais les groupes sociaux qui votent pour ces formations. La diabolisation médiatique des oppositions ne vise pas à les faire disparaître immédiatement : elle imprime des réflexes pavloviens dans l’esprit des électeurs, destinés à les faire reculer au moment décisif.
« Le problème, dans l’esprit de nos dominants, c’est votre existence. Si vous décidiez de passer définitivement dans l’impolitique, c’est-à-dire que le politique ne vous intéresse plus, vous ne votez plus, vous ne faites plus rien, on ne vous diaboliserait pas. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
L’invité rappelle le message martelé par certaines figures du discours économique dominant depuis deux décennies : réussissez vos vies individuelles, ne comptez pas sur le collectif. L’objectif est un consentement au retrait, une forme d’expropriation de l’espace politique par abandon volontaire.
Ce qui résiste à l’injonction au repli
Certains phénomènes récents montrent que ce processus n’est pas irréversible. Pierre-Yves Rougeyron prend l’exemple des Gilets jaunes : malgré une violence de répression inédite, ces mobilisations ont démontré qu’une partie significative de la population n’a pas consenti à l’impolitisme.
« Avec tout ce qu’on leur a mis dans la gueule, ils auraient dû disparaître depuis longtemps. Au lieu de ça, ils sont venus à nos portes. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
La mobilisation agricole récente, les formes d’entraide locale et les réseaux de transmission éducative échappent à la neutralisation par le vote. Ils maintiennent une politisation concrète, ancrée dans l’action quotidienne, que le système peine à absorber. C’est cette politisation-là, anthropologique et non pas seulement électorale, qui constitue le véritable obstacle au projet impolitique des élites décrit par l’invité.
Le froid social comme moteur de l’impolitisme
L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron relie ce phénomène à une question plus large : celle du sacré et de la « température sociale ». Pour lui, la sécularisation a été confondue, en Occident, avec le triomphe de la matière et la disparition de tout « arrière-monde ». Une société sans sacré devient une société froide, où l’individu porte seul le poids de son existence, sans recours collectif pour y faire face.
Cette anthropologie liquide, écrit-il, produit des sociétés riches peuplées d’individus « de plus en plus borderline ». Le repli sur soi n’est pas un choix libre mais une conséquence de cette dissolution des liens qui rattachent une personne à la terre, aux morts, à la lignée. Quand tout se marchandise et que rien ne résiste au pillage, l’impolitisme devient la seule issue proposée : un suicide social à petit feu.
Abstention : le rejet instinctif d’une procédure de dépossession
Ce constat sur la dépolitisation organisée trouve un écho inattendu dans les chiffres des urnes. Lors du premier tour de la présidentielle de 2022, le taux d’abstention a dépassé 26 %, un record pour ce type de scrutin sous la Ve République. Étienne Chouard refuse d’y lire de l’apathie ou de l’ignorance.
« Ils se sont aperçus qu’élire ne sert à rien. Et constatant ça, ils préfèrent aller à la pêche, parce que puisque ça ne sert à rien, ce n’est pas la peine de se donner du mal. »
Étienne Chouard (Le Monde Moderne)
La distinction qu’il propose est plus radicale qu’une simple querelle sémantique. Voter, selon lui, c’est décider. Élire, c’est désigner quelqu’un qui va décider à votre place, et y renoncer définitivement jusqu’au prochain scrutin. Les abstentionnistes n’auraient donc pas forcément formulé ce raisonnement en ces termes, mais ils en auraient saisi l’essentiel par l’expérience : changer de gouvernants ne change pas la structure du pouvoir.
Ce cadrage déplace la responsabilité. L’abstention n’est plus un symptôme de désintérêt civique qu’il faudrait corriger par davantage de pédagogie institutionnelle. Elle devient le signal, brouillé et incomplet, d’une insatisfaction qui n’a pas encore trouvé son objet réel : non pas un meilleur candidat, mais une procédure différente de décision collective. Le problème n’est pas que les citoyens se détournent du politique ; c’est qu’on leur présente l’élection comme seul horizon du politique possible.
L’abstention depuis 1958 : une pression sans débouché
La courbe est là, obstinée. Depuis 1958, la part des électeurs qui ne se déplacent pas aux urnes ne cesse de progresser, et Philippe Pascot en tire une conclusion directe : si le non-vote avait une vertu politique, « ça se saurait depuis 1958 ». Soixante-cinq ans de montée de l’abstention n’ont produit aucun mécanisme institutionnel de sanction du personnel politique. La protestation silencieuse s’accumule sans jamais se convertir en levier.
C’est précisément là que Pascot identifie un angle mort du débat civique. L’abstention est souvent présentée comme un acte de résistance ; elle fonctionnerait plutôt comme une soupape. Elle libère une pression sans contraindre le système à se réformer, parce qu’elle n’est comptabilisée nulle part comme un signal politique mesurable.
La reconnaissance du vote blanc changerait la donne, selon lui. Dans les 96 pays où le vote est obligatoire, le bulletin blanc acquiert un statut politique réel : au-delà d’un certain seuil, les candidats présentés sont invalidés. Cette mécanique transforme l’insatisfaction diffuse en verdict chiffré. Or, rappelle Pascot, une commission parlementaire a précisément écarté cette piste, officiellement au nom du coût d’impression des bulletins supplémentaires.
« Le meilleur des mécontentements, le meilleur des hurlements, le meilleur des colères, c’est justement d’aller voter. »
Philippe Pascot (Cercle Aristote)
Le raisonnement rejoint directement la thèse de l’article : demander aux citoyens de se tenir à distance du politique, c’est aussi leur retirer les outils qui rendraient leur mécontentement lisible et contraignant.
Ce qu’il faut retenir
La distinction entre abstention et impolitisme éclaire un enjeu qui dépasse le simple débat électoral. Ce que le système redoute n’est pas tant le bulletin de vote contestataire que la politisation quotidienne, incarnée, qui maintient des liens sociaux vivants. L’enjeu pour les années à venir n’est pas seulement de savoir pour qui voter, mais de résister à l’injonction de ne plus agir du tout.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
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