Les incendies qui ravagent la France cet été, les hôpitaux en tension chronique ou les réseaux ferroviaires vieillissants posent une même question : notre pays a-t-il cessé d’entretenir ce qui le fait tenir debout ? Derrière chaque infrastructure défaillante, c’est un modèle d’investissement public qui s’est éteint depuis plusieurs décennies. Nous avons longtemps fonctionné sur une rente héritée des Trente Glorieuses, sans jamais en reconstituer le capital.

Pourquoi les infrastructures françaises dépendent-elles encore aujourd’hui des investissements massifs réalisés après la Libération ?

La France vit sur un legs historique dont l’ampleur est rarement mesurée dans le débat public. Entre 1945 et le milieu des années 1970, la combinaison du programme du Conseil national de la Résistance et des politiques gaulliennes a doté le pays d’infrastructures qui ont structuré la modernisation française : barrages hydroélectriques, réseau ferré dense, hôpitaux publics, routes nationales, équipements énergétiques. Selon Pierre-Yves Rougeyron, essayiste et analyste en géopolitique, la longévité de ces investissements est exceptionnelle :

« Les infrastructures mises en place par le CNR et par le général de Gaulle nous ont protégé pendant 70 ans. C’est énorme parce qu’on a quasiment rien fait depuis. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Ce constat signifie concrètement que les générations nées après les années 1980 ont bénéficié d’équipements conçus par leurs grands-parents, sans que des programmes de renouvellement d’ampleur comparable ne soient engagés. Le problème n’est donc pas tant celui d’un manque ponctuel de moyens que celui d’une absence de vision stratégique sur le temps long : on a consommé le capital sans le reconstituer.

Le décrochage français : quand l’investissement public s’efface devant d’autres priorités

Comment expliquer que la France, qui consacrait entre 5 % et 7 % de son PIB à l’investissement public dans les décennies d’après-guerre, ait progressivement réduit cet effort ? Pierre-Yves Rougeyron identifie plusieurs mécanismes concomitants.

D’abord, la contrainte extérieure. L’appartenance à la zone euro et les règles budgétaires européennes limitent, selon son analyse, la capacité d’un État à financer des grands travaux par le circuit du Trésor ou par une politique de crédit spécialisé. Ces instruments, qui ont permis le financement de la reconstruction puis de la modernisation, ont été progressivement démantelés au profit d’un système où l’État emprunte sur les marchés financiers.

Ensuite, les choix de dépenses. « La France doit payer l’Union européenne, le corollaire de l’Union européenne qui est l’immigration, et le corollaire de l’immigration qui est le chloroforme social parce que la France doit payer l’euro », soutient-il. Cette formule désigne, au-delà de sa tonalité polémique, une réalité budgétaire : des masses considérables sont orientées vers des transferts (contribution au budget européen, aides aux entreprises pour compenser les effets de la monnaie unique) plutôt que vers l’investissement productif intérieur.

Enfin, le cas des Canadair illustre ce paradoxe de façon presque caricaturale. Alors que la France ne parvient pas à renouveler sa flotte de sécurité civile, elle contribue à financer des États tiers. La sollicitation budgétaire permanente, combinée à une forme de renoncement à la planification de long terme, produit mécaniquement ce que l’on observe aujourd’hui : des équipements qui arrivent en bout de course, des services publics en surchauffe, et une dépendance croissante à des acteurs privés ou étrangers.

Un modèle de financement qui n’a jamais été remplacé

La question centrale posée par cette situation est moins celle de l’argent disponible que celle de sa destination et de sa circulation. Le modèle d’après-guerre ne reposait pas sur une richesse nationale exceptionnelle : la France de 1945 était exsangue. Il reposait sur une architecture institutionnelle qui orientait délibérément l’épargne et le crédit vers l’investissement productif, via des mécanismes comme le circuit du Trésor ou la spécialisation bancaire.

Ce modèle a été abandonné sans qu’aucun substitut équivalent ne soit mis en place. Les fonds souverains, par exemple, ne jouent pas en France le rôle qu’ils peuvent jouer ailleurs. « Il va falloir une grande politique d’infrastructure et comme vous ne voulez pas entendre parler de véritables financements innovants, vous allez vous mettre dans les mains de ceux qui ont le pognon de manière illégitime, les grands fonds », prévient Pierre-Yves Rougeyron. Le risque, selon lui, est celui d’une privatisation rampante des infrastructures, où la puissance publique perd la maîtrise des équipements essentiels.

Ce qu’il faut retenir

La fragilité des infrastructures françaises n’est pas un accident, mais le résultat d’un demi-siècle de sous-investissement stratégique. L’héritage du CNR et du gaullisme a été consommé sans être renouvelé, et les choix budgétaires des dernières décennies ont systématiquement privilégié d’autres postes de dépense. La question qui se pose désormais est de savoir si la France est encore capable de se projeter à l’échelle de 30 ou 50 ans pour reconstituer un patrimoine collectif, ou si elle continuera à gérer la pénurie en espérant que les vieux équipements tiennent encore un peu.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Analyse de l’état territorial et administratif de la France » de OMERTA

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