Un seul livre de John Mearsheimer est traduit en français. Ce n’est pas un détail anecdotique : c’est le symptôme d’une faiblesse stratégique française persistante. Dans un pays où la pensée atlantiste domine les écoles de relations internationales, l’absence quasi totale d’un des théoriciens majeurs du réalisme contemporain interroge. Et pénalise le débat public.
Pourquoi John Mearsheimer n’est-il quasiment pas traduit en France ?
Trois facteurs se dégagent des analyses de Pierre-Yves Rougeyron, fondateur du cercle Aristote :
- L’école réaliste est marginalisée dans le paysage universitaire français, dominé par des courants qui privilégient les perceptions et les normes sur les rapports de puissance concrets
- Une partie des élites françaises en relations internationales a perdu le sens de l’intérêt national, ce que Rougeyron décrit comme une posture « post-nationale »
- Le seul ouvrage traduit de Mearsheimer en France, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, a coûté cher à son auteur, ce qui dit quelque chose des obstacles à la diffusion de ses autres travaux
« J’ai énormément d’admiration pour Mearsheimer. J’espère d’ailleurs contribuer à le faire traduire en France parce qu’il n’y a qu’un seul livre de John Mearsheimer traduit en France, c’est Le lobby israélien et la politique étrangère américaine, ce qui lui a coûté fort cher. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Une pensée qui dérange parce qu’elle oblige à se confronter au réel
Le réalisme de Mearsheimer dérange en France parce qu’il repose sur un présupposé simple, mais exigeant : l’autre, quel qu’il soit, agit selon des intérêts qu’il est légitime à défendre. Pas comme un déviant, un criminel ou un irrationnel.
Cette approche tranche avec une vision impériale qui, selon Rougeyron, domine aujourd’hui : celle qui consiste à juger que tout État qui s’oppose aux volontés occidentales est fondamentalement dans l’erreur, voire dans la faute morale. Or, cette posture n’est pas seulement intellectuellement paresseuse, elle est dangereuse.
« Moi ce que j’aime comprendre, c’est le mec qui est en face de moi. Je pars du principe qu’il est chez lui, qu’il a des intérêts légitimes, et que c’est à moi de gérer cette réalité. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Le réalisme, en rappelant que « personne ne court plus vite qu’une balle », oblige à compter les conséquences avant les discours. Une discipline que beaucoup de commentateurs français semblent avoir oubliée.
Un appauvrissement du débat stratégique français
L’absence de Mearsheimer dans le paysage intellectuel français n’est pas un simple vide éditorial. Elle reflète un appauvrissement plus large de la réflexion stratégique. Rougeyron décrit un milieu où dominent deux traits de caractère inquiétants : l’absence de conscience de l’intérêt national et, corrélativement, une propension à des raisonnements bellicistes qui ne coûtent rien à ceux qui les profèrent.
Quand on n’a pas conscience que c’est le sang des siens qui coulera, on peut se permettre de parler de « faire plier Poutine » ou de « punir l’Iran » sans jamais évaluer les moyens nécessaires ni les conséquences réelles. C’est, dit Rougeyron, un « esprit Call of Duty » appliqué à la géopolitique.
Ce qu’il faut retenir
Traduire Mearsheimer, ce n’est pas adhérer à toutes ses thèses. C’est réintroduire dans le débat français une école de pensée qui oblige à regarder le monde tel qu’il est, pas tel qu’on voudrait qu’il soit. C’est redonner aux Français les outils pour comprendre pourquoi la réalité résiste si souvent aux discours dominants. Un enjeu qui dépasse largement les départements de sciences politiques.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
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