En 1976, alors que l'Union soviétique semblait solidement installée dans sa puissance et que la Guerre froide structurait l'ordre mondial, Emmanuel Todd publiait chez Robert Laffont un essai qui allait à rebours du consensus intellectuel de l'époque. Sa thèse reposait sur un indicateur en apparence technique : la remontée du taux de mortalité infantile en URSS. Là où d'autres analystes scrutaient les rapports de force militaires ou les discours officiels du Kremlin, Todd lisait dans ces données démographiques le signe d'une décomposition interne profonde, irréversible, et annonçait l'effondrement d'un système que presque personne n'osait encore remettre en question.
Ce que cet ouvrage enseigne, quinze ans avant la chute effective de l'URSS, c'est qu'un État peut disposer d'un arsenal considérable, d'une administration tentaculaire et d'une rhétorique de puissance, tout en étant rongé de l'intérieur par des indicateurs que ses dirigeants refusent de regarder en face. La santé d'une population, son niveau d'instruction, ses conditions matérielles réelles constituent des révélateurs bien plus fiables de la vitalité d'une nation que ses discours officiels.
Pour qui s'interroge sur la France d'aujourd'hui, la méthode de Todd invite à regarder derrière les chiffres de croissance et les grandes déclarations : désindustrialisation, dépendances stratégiques accumulées, affaiblissement des capacités de l'État. Une nation ne se maintient pas par les seuls attributs formels de sa souveraineté. Elle se maintient par la réalité concrète de ce qu'elle produit, de ce qu'elle protège et de ce qu'elle transmet.
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