La santé d’une économie ne se mesure pas seulement à la croissance du PIB ou au taux de chômage. Elle se lit aussi dans la capacité des entreprises à dégager des excédents, à investir et à se projeter. Sur ce terrain, la France occupe une place singulière au sein des pays développés, et pas dans le bon sens du terme. C’est le constat dressé par Charles Gave, économiste et président de l’Institut des libertés, invité de Sud Radio le 4 septembre 2026.

Pourquoi la marge brute d’autofinancement des entreprises françaises est-elle en baisse depuis 50 ans ?

La marge brute d’autofinancement mesure ce qui reste dans les caisses d’une entreprise une fois toutes les dépenses réglées : salaires, charges, frais, amortissements. Elle diffère du bénéfice comptable. C’est l’argent réellement disponible pour investir, rembourser des emprunts ou absorber un choc. Selon Charles Gave, la France est le seul pays de l’OCDE où cet indicateur ne cesse de baisser depuis cinquante ans, alors qu’il progresse partout ailleurs. La cause identifiée est d’abord culturelle et politique : un rejet persistant de la notion de profit, héritage d’une lecture appauvrie du marxisme, qui conduit à taxer toujours davantage l’activité productive et à faire porter aux entreprises des charges sans équivalent.

Un indicateur méconnu mais décisif pour la santé productive

« Vous mesurez la santé du système productif sur la géographie française. Je ne parle pas des sociétés du CAC 40, c’est autre chose. Je parle des gens qui travaillent sur la France. »

Charles Gave (Sud Radio)

Charles Gave prend soin de distinguer les grands groupes cotés, dont les résultats consolidés à l’international faussent la lecture, des entreprises qui produisent réellement sur le territoire national. Pour ces dernières, la marge brute d’autofinancement est un baromètre fiable : quand elle se dégrade année après année, c’est le signe qu’une part croissante de la valeur produite est prélevée avant même d’être disponible pour l’avenir. Or, dans une économie qui ne cesse de ponctionner l’outil de production, l’investissement recule, la modernisation ralentit et les bons emplois se raréfient.

La singularité française ne relève pas du hasard. L’économiste rappelle que des pays comparables ont traversé les mêmes crises pétrolières, les mêmes révolutions technologiques, les mêmes cycles mondiaux. Tous ont vu la capacité d’autofinancement de leurs entreprises se redresser après les chocs. La France est restée durablement en bas de classement, avec un chômage structurel qui n’est jamais descendu sous les 6 ou 7 % depuis les années 1970. À chaque crise, la réponse a consisté à accroître le poids de l’État plutôt qu’à alléger les charges pesant sur la production.

La morale politique contre le risque entrepreneurial

« Ils ont avalé l’hameçon du marxisme : un patron qui fait des profits, c’est qu’il les fait en exploitant les travailleurs. Ils n’ont jamais intégré que le rôle de l’entrepreneur, c’est de prendre le risque. »

Charles Gave (Sud Radio)

Cette phrase de Charles Gave résume le cœur de son analyse. Dans la plupart des grands pays de l’OCDE, le profit est considéré comme la juste rémunération du risque pris par celui qui investit, embauche et engage son patrimoine. En France, il reste suspect. La gauche comme la droite de gouvernement auraient intégré l’idée que l’entreprise rentable spolie le travail. Cette vision imprègne la politique fiscale, le droit du travail et la réglementation. Elle explique pourquoi les marges des entreprises opérant en France se dégradent alors que celles de leurs concurrentes européennes se consolident.

Les conséquences sont quantifiables. Des charges sociales parmi les plus élevées d’Europe, un coût du travail qui décourage la production sur place, une fiscalité qui prélève avant d’investir : la combinaison rend la France structurellement moins attractive. Charles Gave va jusqu’à affirmer qu’une usine installée en France dégage la moitié de la rentabilité qu’elle obtiendrait en Espagne ou en Italie. Le différentiel n’est pas marginal, il est rédhibitoire pour les activités exposées à la concurrence internationale.

Pourquoi la France décroche-t-elle malgré des atouts réels ?

La France conserve une main-d’œuvre formée, des infrastructures solides et un marché intérieur conséquent. Pourtant, ces atouts ne suffisent pas à compenser la ponction exercée sur l’autofinancement. Charles Gave insiste : 90 % des emplois créés en France le sont par des entreprises de moins de dix salariés. Or ces structures n’ont pas les ressources des grands groupes pour absorber des charges croissantes, des normes multipliées et des contrôles toujours plus lourds. Quand leur capacité à dégager de la trésorerie se réduit, elles cessent d’embaucher, réduisent l’investissement ou disparaissent.

Le diagnostic rejoint celui formulé par d’autres économistes sur l’écart entre les promesses politiques et les réalités de terrain. Les dispositifs d’aide, les plans de relance et les subventions ne suffisent pas à inverser une tendance aussi ancienne. Pour Charles Gave, le retournement suppose une réduction massive des prélèvements pesant sur le travail et la production. À défaut, la trajectoire française resterait celle d’un pays qui consomme plus qu’il ne produit, financé par l’endettement et le recours croissant aux capitaux étrangers.

Le piège de la mondialisation : quand la France a bradé ses capacités productives

Ce recul de la marge brute n’est pas un accident comptable. Il s’inscrit dans une séquence plus longue, celle d’un choix structurel opéré à partir des années 1970-1980 : tourner le dos à l’industrie pour miser sur une économie de services réputée moins coûteuse et plus « moderne ».

« On était un pays d’ingénieurs, on a fait le Concorde, le TGV, les centrales, on était capable d’être un pays producteur et il y a eu ce shift des années 70-80 de la mondialisation qui était un piège. Il se referme sur nous aujourd’hui. »

Alexis Poulin (OMERTA)

Le paradoxe est saisissant : la France disposait alors d’une maîtrise technologique enviable, dans des secteurs à forte valeur ajoutée et à forte intensité en emplois qualifiés. La désindustrialisation qui a suivi n’a pas seulement comprimé les marges des entreprises, elle a détruit le tissu de compétences qui permet à un pays de produire, d’exporter et de négocier en position de force.

Ce qui reste à la place, une économie de services, se révèle aujourd’hui doublement vulnérable. D’un côté, elle n’a jamais comblé les emplois industriels perdus en termes de qualité et de diffusion territoriale. De l’autre, l’automatisation et l’intelligence artificielle menacent désormais une fraction significative de ces mêmes emplois tertiaires, sans qu’aucune nouvelle base productive n’existe pour absorber le choc. La boucle se referme : on a démantelé ce qui créait de la valeur réelle pour construire ce qui, à son tour, se dématérialise.

Ce qu’il faut retenir

La baisse continue de la marge brute d’autofinancement des entreprises françaises sur cinq décennies n’est pas un détail technique. Elle reflète un choix politique durable : considérer le profit comme une anomalie plutôt que comme la rémunération du risque. Tant que ce regard ne changera pas, la France restera le seul pays de l’OCDE à assister au lent rétrécissement de sa capacité productive.

Vidéo « Critique de Charles Gave sur la direction politique française » de Sud Radio

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