L’écrivain et journaliste Omar Youssef Souleimane, qui anime des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires d’Île-de-France, a livré lors d’un entretien une analyse précise d’un phénomène qu’il connaît intimement : la mécanique d’infiltration sociale des frères musulmans. Son cas d’école est la Syrie, pays dont il est originaire et qu’il a fui en 2012. Il en tire un constat : la transformation d’une société laïque en société religieusement conservatrice répond à une méthode, et cette méthode serait aujourd’hui observable en France.

Pourquoi la stratégie d’infiltration des frères musulmans est-elle devenue un modèle de conquête sociale ?

Omar Youssef Souleimane décrit un basculement survenu après 1982, lorsque le régime syrien a écrasé militairement la ville de Hama, fief des frères musulmans. Voici les étapes qu’il identifie :

  1. La défaite militaire comme point de bascule : après l’échec de l’affrontement armé, ils adoptent un discours victimaire et renoncent temporairement à la prise du pouvoir par les armes.
  2. L’infiltration sociale comme nouvelle doctrine : incapable de renverser l’État, le mouvement se donne pour mission de transformer la société de l’intérieur, progressivement, pour créer les conditions d’un futur État islamique.
  3. Le contrôle des normes sociales : le voile devient le premier instrument de conquête, imposé non par la prédication religieuse classique, mais par une pression sociale systématique.
  4. Le retournement de l’argument de la liberté : le voile est présenté comme un acte d’émancipation féminine, et la femme non voilée devient socialement suspecte.

Le voile comme cheval de Troie : retournement symbolique et pression sociale

Omar Youssef Souleimane s’appuie sur sa propre histoire familiale. Sa grand-mère ne portait pas le voile dans les années 1960, à une époque où la Syrie était, selon lui, tournée vers une certaine modernité. Le voile y était minoritaire. Puis les frères musulmans ont déployé un discours qu’il reconstitue ainsi : une femme voilée serait une femme libre, car elle préserverait son désir pour son mari ; une femme non voilée serait, par contraste, une femme sans moralité.

« Ma grand-mère a mis le voile parce qu’elle n’avait pas le choix. »

Omar Youssef Souleimane (Front Populaire)

La métaphore employée alors, qu’il rapporte comme « ridicule », comparait la femme non voilée à un dessert non couvert que les mouches viendraient souiller. La force de ce discours, explique l’écrivain, tient à ce qu’il n’est pas frontalement théologique. Il s’adosse à la réputation, à la pression du groupe, au regard social. En quelques années, la femme non voilée devient marginale. La norme a changé.

Un précédent historique qui éclaire le présent

Cette mécanique syrienne, Omar Youssef Souleimane affirme la reconnaître dans la France contemporaine, où les prédicateurs sur les réseaux sociaux diffuseraient un message comparable. Il cite l’existence de chaînes télévisées coraniques diffusées en continu dans certains foyers, la présence de discours de prédicateurs francophones, et l’apparition sur TikTok de contenus qu’il juge porteurs de la même grille islamiste. Il évoque même des « prédicateurs virtuels », avatars animés contournant les cadres juridiques français, suivis par des centaines de milliers de personnes.

L’écrivain établit un lien direct entre cette entreprise de transformation culturelle et une forme de « djihad prédicateur », distinct du djihad armé des années 2015-2018. L’objectif ne serait pas de commettre l’attentat, mais de rendre la France « terre d’islam » au sens politique du terme, en transformant les repères identitaires d’une jeunesse en perte de langue, d’histoire et d’appartenance.

Ce qu’il faut retenir

Le cas syrien décrit par Omar Youssef Souleimane n’est pas une histoire de guerre, mais une histoire de stratégie culturelle : conquérir les consciences en instaurant de nouvelles normes sociales, sans jamais paraître imposer quoi que ce soit par la force. C’est précisément ce modèle d’infiltration qu’il dit observer aujourd’hui en France, où la bataille porterait moins sur les institutions que sur l’identité, la langue et le rapport quotidien à la République.

Vidéo « Radicalisation à l’école, entretien avec Omar Youssef Souleimane » de Front Populaire

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