L’annonce a de quoi surprendre : 6 milliards d’euros d’investissements saoudiens pour construire trois parcs à thème près de Paris, avec à la clé 22 000 emplois. Emmanuel Macron lui-même a qualifié le projet de « du jamais vu » depuis Euro Disney. Derrière l’effet d’annonce, c’est toute une stratégie de soft power que l’Arabie Saoudite déploie désormais ouvertement sur le sol français.
Pourquoi l’Arabie Saoudite investit-elle 6 milliards dans des parcs d’attraction en France ?
Riyad cherche à rattraper son retard en matière d’influence culturelle et à diversifier son économie au-delà des hydrocarbures. Le projet Vision 2030 porté par le prince héritier Mohamed Ben Salmane vise à moderniser le pays, à conquérir de nouveaux publics et à concurrencer le Qatar dans le domaine du soft power. La France est un terrain d’atterrissage privilégié pour cette stratégie.
Une stratégie d’influence longtemps négligée
Selon Régis Le Sommier, invité à analyser ce rapprochement franco-saoudien, l’Arabie Saoudite a longtemps accumulé un retard considérable face à son rival régional, le Qatar. Doha a compris il y a plus de vingt ans l’intérêt d’investir dans le sport, la culture et les loisirs pour peser sur l’opinion publique européenne. L’acquisition du PSG en est l’exemple le plus emblématique.
L’Arabie Saoudite, elle, s’est tenue à l’écart de cette course à l’influence pendant des années. Le projet Vision 2030 marque une rupture assumée. Régis Le Sommier décrit un prince héritier déterminé à « rattraper ce retard » en multipliant les investissements dans des secteurs visibles : sport, e-sport, divertissement, tourisme. Les trois parcs annoncés près de Paris s’inscrivent dans cette logique de séduction d’une population jeune et urbaine, française au premier chef.
Une passion commune entre deux dirigeants
Le premier des trois parcs sera consacré aux mangas, un choix qui ne doit rien au hasard. La visite d’Emmanuel Macron en Arabie Saoudite en 2024 a révélé une affinité personnelle entre les deux dirigeants autour de la culture japonaise, notamment Dragon Ball et son créateur Akira Toriyama, décédé la même année. Régis Le Sommier souligne que les deux hommes ne se sont pas contentés d’aborder des questions d’État : « Ils étaient aussi rentrés dans l’intime, une passion commune pour les mangas. »
Cette proximité personnelle, aussi anecdotique puisse-t-elle paraître, illustre la manière dont les relations franco-saoudiennes se sont réchauffées. Elle ne suffit pas à expliquer un investissement de 6 milliards d’euros, mais elle en est un facilitateur puissant.
L’e-sport comme vitrine d’une nouvelle Arabie
Le divertissement ne se limite pas aux parcs à thème. Depuis 2024, le fonds souverain saoudien a lancé son propre championnat du monde d’e-sport, doté de 75 millions de dollars. La troisième édition, prévue en mai, a été déplacée à Paris pour des raisons sécuritaires liées au conflit dans la région, selon les informations relayées par Régis Le Sommier. La finale s’est tenue au Grand Palais, en présence d’Emmanuel Macron et de Mohamed Ben Salmane, avec Cristiano Ronaldo pour remettre le trophée.
« On fait les choses quand même, c’est quelque chose de très sérieux, pris au sérieux », observe Régis Le Sommier.
Régis Le Sommier (OMERTA)
Le choix du Grand Palais, lieu symbole de la culture française, pour accueillir une compétition de jeux vidéo financée par Riyad en dit long sur la place que l’Arabie Saoudite entend occuper dans l’imaginaire des jeunes Français.
Ce que la France y gagne, ce qu’elle y concède
Les retombées économiques sont réelles : 22 000 emplois annoncés, des investissements massifs, une dynamique dans le secteur des loisirs. La France, en quête de relais de croissance, accueille favorablement ces capitaux. Mais Régis Le Sommier s’interroge sur la contrepartie politique et morale de cette lune de miel.
La réception de Mohamed Ben Salmane à Paris, sept ans après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, suscite l’indignation de plusieurs syndicats de journalistes. La question des droits humains, des méthodes du prince héritier, de la guerre menée au Yémen, semble reléguée au second plan des préoccupations françaises.
« On n’est pas obligé d’oublier non plus toutes les entorses aux droits de l’homme, les assassinats de journalistes », rappelle Régis Le Sommier.
Régis Le Sommier (OMERTA)
Pour lui, le problème ne réside pas tant dans la realpolitik elle-même, que dans l’absence de cap clair de la diplomatie française. Que veut la France au Moyen-Orient ? Quelle est sa spécificité ? Ces questions restent sans réponse, tandis que l’Arabie Saoudite, elle, avance avec une stratégie lisible et cohérente.
Ce qu’il faut retenir
L’investissement saoudien dans les parcs d’attraction français n’est pas qu’une affaire économique. Il révèle une stratégie de puissance assumée, qui passe par la culture, le sport et les loisirs pour conquérir les esprits. Reste à savoir si la France saura définir ce qu’elle attend en retour, au-delà des emplois et des retombées médiatiques.
Vidéo « Relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite » de OMERTA
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