Alors que l’État français consacre des moyens considérables à des théâtres d’opération lointains dont les bénéfices pour la nation sont pour le moins incertains, ses territoires ultramarins de l’Indo-Pacifique restent étrangement sous-protégés. La Nouvelle-Calédonie, en particulier, apparaît comme un point d’appui stratégique que la France néglige au moment même où les ambitions régionales de la Chine et de l’Australie se font plus pressantes. Une anomalie que l’essayiste Pierre-Yves Rougeyron, spécialiste des relations internationales, qualifie sans détour de renoncement.

Pourquoi la France doit-elle ouvrir une base militaire d’envergure à Nouméa face aux ambitions chinoises et australiennes dans l’Indo-Pacifique ?

La Nouvelle-Calédonie est un territoire français de plein exercice situé au cœur de l’Indo-Pacifique, zone où se redessinent les rapports de force du XXIe siècle. Y établir une base militaire conséquente répond à trois impératifs stratégiques : dissuader les velléités d’expansion chinoises dans le Pacifique Sud, contrer la prédation économique australienne sur les ressources halieutiques et minières de la région, et affirmer concrètement la souveraineté française sur un espace maritime immense, à l’heure où Paris semble parfois l’oublier au profit d’engagements qui ne servent pas directement les intérêts nationaux.

Un objectif national rentable, à rebours des engagements sans retour

Pierre-Yves Rougeyron distingue radicalement deux catégories d’objectifs internationaux. Il y a ceux qui servent les intérêts français de manière tangible et durable, et ceux qui relèvent d’une forme d’errance stratégique dictée par des loyautés idéologiques plutôt que par le calcul rationnel. La Nouvelle-Calédonie appartient à la première catégorie. « Nous avons intérêt à défendre nos territoires ultramarins contre la prédation chinoise un peu mais australienne surtout », rappelle-t-il. La formule, abrupte, vise à souligner que les menaces ne viennent pas uniquement de Pékin : Canberra mène depuis des années une politique d’influence et de contrôle des ressources dans le Pacifique Sud qui empiète directement sur les intérêts français.

« Nous devrions ouvrir une base militaire géante et urgente à Nouméa, ce qui est notre terre. C’est un objectif national mais à vocation internationale qui est de dire aux amateurs de hors-d’œuvre kangourou : bas les pattes. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

L’argument est sans ambiguïté : la souveraineté ne se décrète pas, elle s’exerce. Or, la présence militaire française dans la région reste modeste au regard des enjeux. La zone économique exclusive calédonienne dépasse 1,4 million de kilomètres carrés. Y maintenir une capacité de projection crédible n’est pas une option parmi d’autres, c’est la condition minimale pour que la parole de la France compte dans les négociations régionales sur l’accès aux ressources, les routes maritimes ou la gouvernance océanique.

Ce que révèle l’opposition entre Nouméa et l’Ukraine

Le contraste avec le soutien massif apporté à l’Ukraine est, selon Pierre-Yves Rougeyron, particulièrement éclairant. « L’Ukraine, c’est un truc, on n’a rien à voir là-dedans. Et nous, on arrose ça. On arrose un satrape d’Europe de l’Est », analyse-t-il, évoquant un conflit qui a déjà coûté la vie à plusieurs centaines de milliers d’hommes et englouti des ressources budgétaires considérables. Le propos ne vise pas à minimiser la tragédie ukrainienne, mais à pointer une hiérarchie des priorités qui semble s’être inversée : pendant que Paris finance des guerres lointaines par solidarité atlantique, ses propres territoires stratégiques manquent de moyens.

Le soutien à Kiev mobilise des budgets et une attention politique qui pourraient être partiellement redéployés vers la consolidation de la présence française dans l’Indo-Pacifique. L’essayiste ne plaide pas pour un isolationnisme naïf : défendre la Nouvelle-Calédonie, c’est précisément mener une politique internationale, mais une politique ancrée dans la défense des intérêts français réels plutôt que dans l’alignement sur des objectifs définis par d’autres puissances.

« Un objectif international d’un État, c’est quelque chose qui est rentable pour l’État, qui est rentable à long terme pour le peuple. […] Quand vous avez plus de pays, vous vous identifiez à un truc qui n’est pas vous. L’Occident global, c’est quoi ? C’est rien. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Cette critique de « l’Occident global » comme substitut à la politique nationale est au cœur de l’analyse. En se fondant dans des ensembles flous, la France dilue sa souveraineté au lieu de l’affirmer. À l’inverse, une base militaire à Nouméa serait un signal de puissance émis depuis un territoire français, au service d’intérêts français, avec des retombées économiques et stratégiques directes pour la métropole comme pour les Calédoniens.

Une souveraineté qui s’exerce ou qui s’efface

Le diagnostic est sévère mais cohérent avec une lecture réaliste des rapports de force. La Nouvelle-Calédonie n’est pas une possession coloniale : c’est une collectivité de la République, dont les habitants sont français et dont les ressources et la position géographique constituent un atout pour l’ensemble de la nation. Ne pas y investir militairement, c’est accepter que d’autres puissances comblent le vide.

L’inaction française dans la région contraste avec le volontarisme affiché par Pékin et Canberra. La Chine poursuit son expansion navale et diplomatique dans le Pacifique, tandis que l’Australie développe ses capacités de projection et verrouille ses alliances régionales. Dans ce contexte, la modestie de la présence militaire française à Nouméa n’est pas un gage de neutralité : c’est une invitation à la prédation.

Ce qu’il faut retenir

Renforcer la présence militaire française en Nouvelle-Calédonie n’est pas une posture belliciste, c’est l’exercice normal de la souveraineté sur un territoire français situé dans une zone de compétition stratégique. Face aux ambitions chinoises et australiennes, la France dispose d’un atout considérable qu’elle semble avoir oublié. Il est temps de redonner un sens concret à la défense des intérêts nationaux, en commençant par protéger ce qui nous appartient.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Analyse de l’état territorial et administratif de la France » de OMERTA

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