Quand Joe Biden déclarait au début de la guerre en Ukraine que « les Russes ont défié l’ordre international libéral fondé sur des règles », beaucoup d’Européens ont hoché la tête sans comprendre ce qui se cachait derrière cette formule. Cette expression, devenue un mantra de la diplomatie occidentale, mérite qu’on s’y arrête. Car derrière son apparente neutralité se dissimule un projet de domination parfaitement assumé par ses concepteurs.
Qu’est-ce que l’ordre international libéral fondé sur des règles ?
L’expression a été théorisée par John Ikenberry, politologue influent de Princeton, comme un synonyme de l’internationalisme libéral. Il ne s’agit pas du droit international classique, mais d’un ensemble de règles unilatérales édictées par Washington. Pour le dire autrement, ce concept permet à l’Amérique de diluer son impérialisme derrière un semblant de multilatéralisme. Comme l’explique Alexandre Del Valle dans son dernier ouvrage consacré au basculement géopolitique mondial :
« L’Amérique en tant qu’empire a intérêt à se cacher derrière l’ordre international libéral fondé sur des règles, ce qui lui permet de déléguer une partie de son fardeau, mais aussi de diluer son impérialisme unilatéral derrière un semblant de multilatéralisme. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
La supercherie est totale : il ne s’agit pas d’un vrai multilatéralisme puisque les sanctions américaines, par exemple, ne sont pas reconnues par le droit international. Les règles dont il est question sont occidentalo-centrées, et plus précisément américaines.
Critiquer cette formule, est-ce du complotisme ?
C’est là que l’analyse devient intéressante. On accuse souvent les souverainistes de sombrer dans la théorie du complot lorsqu’ils dénoncent l’internationalisme libéral. Pourtant, ce sont les hommes du système eux-mêmes qui revendiquent ce projet. John Ikenberry n’est ni un dissident ni un marginial, c’est un défenseur assumé de cet ordre. Biden, Kamala Harris et l’ensemble de l’establishment démocrate reprennent cette expression comme une boussole stratégique.
Le problème, souligne Del Valle, c’est que les Occidentaux sont devenus prisonniers de leur propre discours. Au départ cynique et utilitariste, l’internationalisme libéral a fini par devenir une idéologie existentielle. Les élites occidentales ne savent plus se définir comme une civilisation avec des traditions et des souverainetés. L’Occident se voit comme le monde, et le monde comme l’Occident. Cette confusion atteint son paroxysme lorsque ces mêmes élites s’étonnent que d’autres sociétés refusent leur modèle.
Un ordre qui dissimule une doctrine Monroe planétaire
Ce qui est valable pour Washington ne le serait pas pour les autres. Les États-Unis acceptent pour eux-mêmes une doctrine Monroe, des sphères d’influence, et un droit d’ingérence qu’ils refusent à la Russie, à la Chine ou à l’Inde. La raison de cette asymétrie est simple et Del Valle la formule sans détour :
« L’Occident confond lui et le monde. Ce qui est valable pour nous est une extension du fameux manifest destiny des Américains. Notre démocratie est bénie, elle est supérieure moralement à tout le reste du monde. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette supériorité morale autoproclamée, sorte de religion séculaire héritée du christianisme prosélyte mais mise au service du globalisme, empêche tout raisonnement en termes d’intérêt national. Les élites européennes, en particulier, ont pris au pied de la lettre l’idée que la mondialisation économique déboucherait nécessairement sur un mondialisme politique. Les Américains, eux, n’y ont jamais cru, mais ils ont habilement utilisé cette croyance pour renforcer leur emprise.
Ce qu’il faut retenir
L’ordre international libéral fondé sur des règles n’est pas une utopie généreuse, c’est le nom poli de l’hégémonie américaine. Le reconnaître n’est pas faire acte de complotisme, c’est simplement lire les textes des stratèges qui l’ont conçu. Et constater que cet ordre, aujourd’hui contesté par les puissances émergentes, se fissure à mesure que le monde redevient multipolaire.
Voir aussi
*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le nouvel ordre post-occidental, Alexandre Del Valle (Éditions de l’Artilleur)
- L’Économie de guerre, Édouard Ludvac
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