Et si la guerre n’était pas un accident du système libéral, mais sa logique même ? C’est la thèse défendue par l’ancien député européen Jean-Luc Schaffhauser, invité du Cercle Aristote. Selon lui, en faisant de la vérité une affaire de majorité et d’intérêt, le libéralisme condamne chaque vision du monde à vouloir écraser les autres. Un raisonnement qui éclaire d’un jour cru bien des conflits contemporains.
Pourquoi le relativisme rend-il le libéralisme intrinsèquement belliqueux ?
Pour Jean-Luc Schaffhauser, le libéralisme repose sur l’idée que la société est créée par un contrat entre individus. Dès lors, aucune vérité n’est donnée : elle dépend de la majorité qui l’établit. La vérité devient relative. Et si ma vérité vaut la vôtre, il ne me reste qu’un moyen de la faire triompher : dominer. Voici les étapes de son raisonnement :
- La société n’est plus reçue mais fabriquée par les hommes.
- La vérité dépend donc de la majorité qui la décrète.
- Plusieurs vérités relatives coexistent et s’affrontent.
- Pour imposer la sienne, il faut être le plus fort.
- La guerre devient le prolongement naturel du système.
Du contrat social à la vérité relative
Le point de départ de l’analyse de Schaffhauser est philosophique. Le libéralisme, explique-t-il, découle de la fiction du contrat social : des individus supposés « tombés du ciel », selon la formule qu’il emprunte à Marx, décideraient de créer la société par un accord volontaire, motivé par leur seul intérêt.
Cette fiction a une conséquence redoutable. Si l’homme crée lui-même la société, alors rien dans cette société n’est donné d’avance. Ni les institutions, ni les repères, ni la vérité. Tout devient objet de décision et de négociation. Schaffhauser en tire une série d’effets en cascade : individualisme, subjectivisme, relativisme et laïcisme. La vérité de la société, dit-il, « dépendra de ma manière de vouloir faire la société », c’est-à-dire de la majorité qui l’emporte lors du contrat.
C’est ce relativisme qui constitue le cœur de sa démonstration sur la guerre. Là où une société traditionnelle reçoit ses vérités de son héritage, de sa culture, de ce que Schaffhauser appelle la patrie, la société libérale les produit. Or des vérités produites par des majorités concurrentes sont, par nature, plurielles et rivales.
Quand chaque vision du monde doit dominer les autres
Le passage central de la démonstration mérite d’être cité tel quel :
Autrement dit, le système libéral est un système qui par lui-même est en guerre contre tout le monde pour pouvoir que sa vision du monde, appelée la vision démocratique, domine le reste du monde.
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’enchaînement logique est le suivant. Puisque la vérité est relative et qu’elle dépend de la force qui l’impose, chaque acteur cherche à faire prévaloir sa propre vision. Il n’existe plus d’arbitre supérieur, plus de vérité commune reconnue au-dessus des parties. Il ne reste que le rapport de force. La coexistence pacifique de visions du monde différentes devient impossible, car aucune ne peut se contenter d’exister : elle doit s’étendre pour survivre.
Selon Schaffhauser, ce mécanisme explique pourquoi le système libéral cherche structurellement la guerre. Ce n’est pas, à ses yeux, une déviation ou une trahison des principes, mais leur aboutissement. Une civilisation qui pose sa propre construction comme unique horizon légitime finit par considérer toute autre forme d’organisation comme une menace à réduire.
L’argent, moteur de la domination
À ce ressort idéologique, Schaffhauser en ajoute un autre, économique. Si la société se fabrique par contrat, alors ceux qui disposent des moyens de la fabriquer, c’est-à-dire de l’argent, prennent l’avantage. Il renvoie à un article qu’il dit avoir publié en 2012 sur la manière dont la finance aurait pris le contrôle de la société et de la politique.
Le mécanisme qu’il décrit relie le relativisme à la guerre par l’intermédiaire de l’intérêt financier. Celui qui détient l’argent peut orienter l’opinion par les médias, financer les campagnes, et donc « faire la société en vue de son intérêt pour son profit ». Dans cette logique, la guerre n’est plus seulement le prolongement d’un affrontement de vérités : elle devient aussi une source de profit, permettant selon lui de détruire puis de reconstruire par l’emprunt, et d’endetter les populations pour mieux les asservir.
Schaffhauser distingue ainsi le « peuple représenté », celui des assemblées, du « peuple réel ». Le premier, soumis à l’opinion fabriquée et aux puissances financières, travaillerait contre les intérêts du second. L’alternance politique, dans ce cadre, ne changerait rien, car elle se déroule à l’intérieur du système sans jamais en toucher les fondements.
Ce qu’il faut retenir
La thèse de Jean-Luc Schaffhauser offre une grille de lecture originale : si la vérité n’est plus qu’une affaire de majorité et de force, alors chaque vision du monde est condamnée à vouloir dominer les autres, et la guerre devient consubstantielle au libéralisme. Pour en sortir, il propose de revenir à une conception de la société non pas créée mais reçue, fondée sur la patrie, la famille et le bien commun. Un renversement dont il reconnaît qu’il suppose, au préalable, la sortie complète du système actuel.
*D’après un entretien de Jean-Luc Schaffhauser sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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