Depuis 2022, la guerre en Ukraine a remis l’OTAN au centre des débats stratégiques européens. Mais derrière les déclarations d’unité atlantique, une réalité plus prosaïque se dessine : l’alliance fonctionne de plus en plus comme un théâtre de compétition diplomatique entre États membres, où chacun cherche à faire prévaloir ses intérêts nationaux. La France, qui se pensait protégée par ce cadre collectif, pourrait bien découvrir qu’elle s’y retrouve en position de faiblesse.
Pourquoi l’OTAN est-elle devenue un espace de rivalité entre alliés plutôt qu’un outil de défense collective ?
Selon Benoist Bihan, historien et spécialiste de stratégie militaire reçu par Front Populaire, l’OTAN n’échappe pas à la reconfiguration des rapports de puissance internationaux. L’alliance atlantique est aujourd’hui moins un instrument de défense mutuelle qu’un forum où s’exprime la compétition d’influence entre ses membres fondateurs. À la rivalité historique entre Paris et Washington s’ajoute désormais une lutte plus discrète mais tout aussi stratégique : celle que mène l’Allemagne pour supplanter la France comme pilier européen de l’organisation.
Un théâtre d’influence sous bannière atlantique
Benoist Bihan décrit l’OTAN comme un espace où les États-Unis continuent de déployer leur influence, mais où chaque membre cherche à tirer son épingle du jeu. « L’OTAN est devenu un forum, mais on voit bien qu’en fait il y a plusieurs théâtres, des initiatives d’influence politique et diplomatique des États », explique-t-il. La présidence Trump, avec son approche transactionnelle, a accentué cette tendance sans l’avoir créée : elle existait déjà sous des formes plus feutrées.
Dans ce concert désaccordé, les intérêts nationaux priment sur la solidarité de bloc. Chaque capitale évalue ses engagements à l’aune de ses propres priorités stratégiques, et les coalitions qui semblaient naturelles hier ne le sont plus aujourd’hui. La France, qui a longtemps misé sur le multilatéralisme atlantique pour compenser ses lacunes capacitaires, se retrouve dans une position inconfortable :
« Le jour où la France a à défendre ses intérêts par les armes, elle risque de se retrouver dépourvue. Elle pourra mener des opérations puissantes mais pendant une très courte durée. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Cette vulnérabilité française est d’autant plus préoccupante que l’armée tricolore, conçue pour des opérations expéditionnaires en coalition, dépend encore largement des capacités américaines en matière de ravitaillement, de renseignement et de transport stratégique. L’intervention au Mali, souvent présentée comme un succès autonome, masque une dépendance logistique que Paris préfère minimiser.
L’offensive allemande pour le leadership européen
Le second front de cette compétition intra-OTAN se joue entre Européens, et plus spécifiquement entre la France et l’Allemagne. Berlin, longtemps contraint par son héritage post-1945 à une forme de retenue stratégique, a entamé une mue spectaculaire. Le fonds spécial de 100 milliards d’euros voté en 2022 ne relève pas d’une simple communication politique : il traduit une volonté de construire une puissance militaire conventionnelle de premier plan, capable de peser dans le rapport de forces continental.
Pour Benoist Bihan, ce réarmement allemand repose sur une logique nationale assumée :
« Les Allemands sont prêts à ramener la Commission européenne à son périmètre défini par les traités en disant : c’est nous qui allons faire pour nous, et ensuite on proposera à l’Europe d’intégrer les solutions allemandes. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Cette posture rompt avec le compromis mitterrandien qui structurait les relations franco-allemandes depuis trente ans : à Paris la primauté diplomatique et militaire, à Berlin la puissance économique. Aujourd’hui, l’Allemagne construit les deux piliers simultanément, tandis que la France voit son influence décliner sur les deux tableaux.
Le programme SCAF, censé incarner la coopération militaire franco-allemande par excellence, illustre les tensions sous-jacentes de ce rapport de forces. Les besoins des deux armées de l’air divergent, et le projet tient autant à la volonté politique qu’à une réelle convergence opérationnelle. La crise du modèle exportateur allemand, fragilisé par la rupture avec le gaz russe et les tensions commerciales mondiales, pousse Berlin à chercher dans l’industrie de défense un nouveau débouché économique, mais aussi un levier d’influence diplomatique.
L’impasse de la naïveté française
Face à ces bouleversements, Paris continue de raisonner dans un cadre intellectuel dépassé. L’idée que l’Union européenne et l’OTAN seraient des espaces où les États renonceraient à pousser leurs intérêts nationaux relève d’une illusion coûteuse. L’Allemagne, la Pologne, les États-Unis et bien d’autres acteurs ont compris que ces institutions sont avant tout des arènes de compétition, où s’exerce une influence qui se traduit ensuite en avantages concrets.
La France, elle, persiste à croire qu’elle peut compenser son affaiblissement relatif par une intégration toujours plus poussée dans des structures collectives. Mais comme le rappelle Benoist Bihan, ce qui pèsera demain aux yeux de la plupart des pays, « c’est une armée de masse avec une industrie derrière ». Or, de ce point de vue, l’Allemagne est en passe de prendre une avance que les concepts stratégiques français peinent encore à intégrer.
Ce qu’il faut retenir
L’OTAN n’est plus une alliance protectrice homogène mais un espace de rivalité diplomatique où chaque État défend ses intérêts nationaux. Dans cette compétition, la France voit l’Allemagne lui contester son leadership européen par un réarmement massif qui allie ambition industrielle et affirmation politique. La naïveté française sur la nature des institutions collectives constitue aujourd’hui une vulnérabilité stratégique majeure.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire
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