Qui fait l’histoire ? La question peut sembler académique, mais elle charrie des conséquences politiques immédiates. Selon qu’on répond « les élites », « la technique » ou « les peuples », on ne défend pas la même vision de la démocratie, ni le même souverainisme. Lors d’un entretien récent, l’essayiste Pierre-Yves Rougeyron a posé une thèse sans ambiguïté : l’histoire est faite par les peuples et leur imaginaire collectif, non par les forces économiques ou les décisions de quelques-uns. Une position qui éclaire le projet souverainiste sous un jour moins institutionnel et plus existentiel.
Pourquoi la question du rôle des peuples dans l’histoire est-elle centrale pour le souverainisme ?
Parce que si les peuples ne sont que des variables d’ajustement de forces qui les dépassent (marchés, empires, techniques), alors la souveraineté n’est qu’un leurre. En revanche, si les peuples sont les véritables moteurs de l’histoire, alors la défense de leur capacité à s’autodéterminer devient un impératif politique. C’est précisément la position défendue par Pierre-Yves Rougeyron, pour qui le souverainisme se confond avec la protection de l’imaginaire collectif des peuples.
L’État-nation comme création collective
Pierre-Yves Rougeyron inscrit sa réflexion dans une perspective historique de longue durée. Il rappelle que les formes politiques ne sont pas de simples outils techniques : elles sont des créations humaines, au même titre que les religions. L’être humain, explique-t-il, produit des médiations pour donner sens à son existence, et parmi celles-ci figure la politique. L’État-nation, en particulier, représente à ses yeux une invention remarquable parce qu’il parvient à tenir une tension : celle entre la puissance nécessaire à la survie collective et la liberté des individus qui le composent.
« Ce sont les peuples qui font l’histoire. C’est pas les élites, c’est pas la technique, c’est pas les forces barbares, c’est les peuples qui font l’histoire et leur imaginaire doit être protégé. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Cette vision s’oppose frontalement à deux courants dominants : le marxisme, qui place les forces productives au cœur du mouvement historique, et le libéralisme technocratique, qui confie le destin des sociétés à des logiques de marché présentées comme inéluctables. Dans les deux cas, les peuples disparaissent comme sujets.
La souveraineté comme autolimitation
L’un des aspects les plus originaux de l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron réside dans sa conception de la souveraineté non comme une pure volonté de puissance, mais comme un principe d’autolimitation. La frontière, dans cette optique, n’est pas une clôture agressive : elle est la marque d’un « ici, c’est chez nous », et au-delà, d’un « là, c’est chez eux ». Cette distinction, dit-il, relève du réalisme élémentaire : s’aventurer à régler des problèmes que l’on ne comprend pas intimement, sur des terres dont on ignore les codes, c’est se comporter en « chat dans un jeu de quilles ».
La logique de la souveraineté ainsi comprise n’est donc pas un caprice nationaliste, mais une condition de stabilité entre les peuples. Elle implique qu’aucune puissance ne s’arroge le droit de dicter aux autres la manière de conduire leur destin, et qu’aucun narratif universaliste ne vienne disqualifier les récits alternatifs sur la marche du monde.
Protéger l’imaginaire contre l’épistémicide
Cette défense des médiations propres à chaque peuple rejoint ce que Pierre-Yves Rougeyron identifie comme une menace contemporaine : l’effacement des imaginaires collectifs par un récit hégémonique. Il évoque, à partir de son expérience personnelle, des communautés dont la vision du monde a été niée, voire détruite, par des ingérences extérieures, des guerres par procuration et une production médiatique standardisée qui prétend à l’universel.
« Moi j’essaie de rappeler à un monde occidental que je vois délirer que non, ce n’est pas un retour du refoulé, c’est un retour de gens que vous avez effacés de vos propres manuels d’histoire. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
La remarque vaut pour les populations rurales françaises autant que pour les peuples du Sud global : dans les deux cas, la violence ne se limite pas à l’exploitation matérielle, elle passe aussi par l’invisibilisation des récits de soi. Protéger la souveraineté nationale, dans cette perspective, c’est aussi protéger la capacité d’un peuple à se raconter sa propre histoire.
Ce qu’il faut retenir
La thèse selon laquelle les peuples, et non les élites ou les forces techniques, sont les acteurs principaux de l’histoire, replace le souverainisme dans une tradition humaniste où la politique reste le fruit de créations collectives irréductibles à des calculs d’intérêt. Elle invite à considérer la défense de la souveraineté non comme un repli, mais comme une condition de la liberté des peuples à écrire leur propre destin.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
