Dans le paysage des relations internationales, peu de concepts ont connu un succès aussi fulgurant que le « piège de Thucydide ». Popularisée par le politologue américain Graham Allison, cette théorie est devenue une clé de lecture dominante des tensions sino-américaines. Pourtant, son usage massif pose un problème fondamental : en énonçant publiquement cette grille de lecture, on contribue à la rendre réelle. Un mécanisme performatif que l’invité du Cercle Aristote a méthodiquement décortiqué lors de son grand entretien de mai 2026.

Qu’est-ce que le piège de Thucydide et pourquoi cette théorie appliquée à la Chine et aux États-Unis est-elle dangereuse ?

Le piège de Thucydide désigne une situation où une puissance montante défie une puissance établie, rendant la guerre presque inévitable. Historiquement inspiré du conflit entre Sparte et Athènes, ce concept postule qu’il ne peut y avoir « deux tigres sur la même montagne ». Appliqué aux États-Unis et à la Chine, il enferme les deux nations dans un scénario prédéterminé où la confrontation armée devient une fatalité statistique.

Or, comme l’a souligné l’invité, cette théorie est fondamentalement dangereuse pour trois raisons : elle transforme une possibilité en probabilité par simple répétition médiatique, elle pousse les décideurs à agir comme si la guerre était inévitable, et elle élimine du débat public toutes les alternatives diplomatiques.

La prophétie autoréalisatrice des sciences sociales

L’invité a livré une critique méthodologique saisissante de ce qu’il considère comme une dérive épistémologique majeure. Il utilise une analogie frappante pour expliquer le mécanisme :

« En sciences sociales, quand tu énonces une catégorie, c’est exactement comme si tu énonçais à l’air libre des symptômes. Tout le monde va se trouver un bobo. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Le raisonnement est limpide : Graham Allison a commencé par étudier la crise des missiles de Cuba et l’essence de la décision politique. Ses travaux initiaux démontraient que le polycentrisme décisionnel des États modernes incluait une dose d’irrationalité. Mais lorsqu’il s’est tourné vers la théorisation des relations internationales à grande échelle, il a franchi une ligne dangereuse. En créant une catégorie « piège de Thucydide », il a offert aux acteurs politiques une grille de lecture qui allait progressivement s’imposer comme une évidence, alors même qu’elle n’était qu’une construction intellectuelle parmi d’autres.

Le problème, explique l’invité, c’est que « si on valide cette grille de lecture là, à un moment on va passer du possible au probable, du probable à l’habituel ». Les décideurs finissent par intérioriser le conflit comme horizon indépassable, éliminant par là même les solutions créatives ou pacifiques.

Un concept érigé en obsession paralysante

L’invité ne cache pas son agacement face à la popularité de ce concept. Il affirme clairement : « C’est une notion que je n’aime pas. Vous m’avez rarement entendu l’utiliser parce que ça relève de la responsabilité que j’ai vis-à-vis de vous. »

Ce refus d’utiliser le piège de Thucydide n’est pas un caprice intellectuel. Il repose sur une conviction profonde : ce genre de discours est « bloquant et autobloquant ». Il mène, selon ses termes, soit à « une guerre d’attrition à plusieurs millions de morts, soit à un règlement de compte nucléaire, soit à des guerres de proxy hideuses ». Face à ces perspectives, la moindre des responsabilités est d’éviter soigneusement de valider intellectuellement ce cadre de pensée.

L’invité rappelle que même Graham Allison, dont il reconnaît la qualité de « grand politologue américain », a été victime de ce travers : son travail d’analyse s’est mué en prophétie. L’analogie est éclairante : « C’est comme Docteur House dans l’avion, quand il dit ‘qui a le nez qui coule ?’ et que 80 % des passagers lèvent la main parce qu’ils sont sous stress vital. En réalité, quand tu crées une catégorie de sciences sociales, elle a un côté performatif. »

Résister au scénario catastrophe

L’invité refuse pourtant toute naïveté. Il admet qu’en probabilités, il faut toujours envisager les scénarios extrêmes, « de zéro à un ». Mais entre l’analyse froide et l’acceptation résignée, il y a un pas qu’il refuse de franchir. « Il ne faut pas ancrer comme un acte de volonté potentielle le fait d’accepter cette boucherie », martèle-t-il.

C’est précisément ce qui s’est joué lors de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping évoquée dans l’entretien. Le dirigeant chinois a explicitement levé l’hypothèse du piège de Thucydide, permettant à son homologue américain de « garder la face » tout en reconnaissant une réalité nouvelle. Une manière de désamorcer le piège en le nommant et en le refusant.

Ce qu’il faut retenir

La critique formulée par l’invité n’est pas un simple exercice théorique : elle engage une responsabilité politique immédiate. Le piège de Thucydide n’est pas une loi de la nature : c’est un outil d’analyse qui, à force d’être employé sans précaution, risque de devenir un mode d’emploi pour la guerre. Refuser ce vocabulaire, c’est déjà commencer à désarmer le piège.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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