L’Arabie Saoudite avance avec une feuille de route assumée. La France, elle, semble naviguer à vue au Moyen-Orient. Entre un rapprochement spectaculaire avec Riyad, des revirements successifs sur Gaza et une main tendue à un ancien djihadiste à Damas, difficile de discerner un cap clair. C’est le constat que dresse Régis Le Sommier, invité de l’émission d’actualité internationale pour analyser les relations franco-saoudiennes, lors d’un entretien consacré à cette « lune de miel » entre Paris et Riyad.
Quel cap la France tient-elle réellement au Moyen-Orient ?
Régis Le Sommier identifie trois symptômes d’une politique étrangère française devenue illisible dans la région : des positions contradictoires sur le conflit israélo-palestinien, un empressement à accueillir Ahmed al-Chara sans clarifier les conditions de ce rapprochement, et une absence de discours structuré sur la place des chrétiens d’Orient. Le contraste est saisissant avec Mohamed Ben Salmane, dont la « Vision 2030 » structure une stratégie de long terme.
Le contraste entre deux visions : la « Vision 2030 » saoudienne et l’improvisation française
Régis Le Sommier souligne d’abord la cohérence de la démarche saoudienne. Le prince héritier a entrepris depuis une dizaine d’années de « moderniser l’Arabie Saoudite et surtout de la diversifier », pour que « le PIB du pays ne soit pas uniquement dépendant des hydrocarbures ». Cela passe par l’ouverture touristique, la mise en valeur d’un patrimoine préislamique avec le site d’AlUla, l’autorisation pour les femmes de conduire, et surtout une stratégie d’investissement massive en Europe visant la jeunesse.
Face à cette planification méthodique, la politique française apparaît, selon Régis Le Sommier, comme une succession d’improvisations. Il le formule sans détour :
« Autant Mohamed Ben Salmane a une vraie vision qui s’appelait Vision 2030, autant la politique étrangère de la France au Moyen-Orient, on l’a vu avec Israël, avec Gaza, ça a été un jour je dis une chose, le lendemain je dis son contraire. »
Régis Le Sommier (OMERTA)
Cette absence de constance nourrit une incompréhension croissante, tant du côté israélien que palestinien, et brouille l’image de la France dans l’ensemble de la région.
Le rapprochement avec Ahmed al-Chara : un tournant sans explication publique
L’invité pointe également le traitement réservé à la Syrie. Emmanuel Macron a été le premier chef d’État étranger à recevoir Ahmed al-Chara à l’Élysée, puis s’est rendu à Damas. Pour Régis Le Sommier, ce choix pose question, non pas tant sur la nécessité de traiter avec les nouvelles autorités de fait, mais sur la manière dont cela a été fait : « On n’est pas obligé d’épouser et d’embrasser un ancien djihadiste qui a renversé Bachar el-Assad. »
La critique porte sur l’absence de contreparties visibles et de rappels des exigences françaises. Alors même que la question des chrétiens d’Orient devrait être centrale pour la France, « fille aînée de l’Église », Régis Le Sommier observe un silence assourdissant : « Bien peu de souci affiché sur l’avenir des chrétiens dans ces pays. Comme si on avait tourné la page. »
Droits humains et realpolitik : un équilibre à réinventer
La réception de Mohamed Ben Salmane à Paris, sept ans après l’assassinat de Jamal Khashoggi, a suscité l’indignation de syndicats de journalistes. Régis Le Sommier reconnaît que la realpolitik impose parfois de traiter avec des régimes que l’on désapprouve, mais il souligne une différence essentielle : « On peut le faire tout en rappelant des obligations et tout en rappelant ces questions. »
Or, selon lui, rien n’indique que ces rappels aient lieu lors des rencontres entre Emmanuel Macron et le prince héritier saoudien. Il rappelle également que Mohamed Ben Salmane a commis des erreurs majeures dans la région, qu’il attribue à ses débuts au pouvoir : le blocus du Qatar, la guerre au Yémen déclenchée par Riyad, l’épisode de la séquestration du Premier ministre libanais Saad Hariri.
Saad Hariri, justement, dont Régis Le Sommier rappelle qu’Emmanuel Macron avait lui-même contribué à la libération en « faisant pression sur MBS ». Une intervention de la France qui montre que Paris sait encore agir lorsqu’elle le souhaite, mais sans s’inscrire dans une stratégie globale.
Le soft power saoudien ne remplace pas une politique française
L’investissement de 6 milliards d’euros pour trois parcs à thème près de Paris, les 22 000 emplois annoncés, le championnat du monde d’e-sport organisé au Grand Palais : autant d’éléments qui témoignent d’une offensive de charme saoudienne en direction de la jeunesse française. Mais pour Régis Le Sommier, ces opérations de soft power ne définissent en rien une politique étrangère française au Moyen-Orient.
Il rappelle que l’Arabie Saoudite, longtemps en retard sur le Qatar en matière d’influence, a désormais compris l’importance de ces investissements. La convergence entre Emmanuel Macron et MBS sur la passion des mangas, évoquée lors de la visite présidentielle de 2024, crée une atmosphère propice. Mais l’invité y voit une insuffisance : « Franchement, ce n’est pas ça qui va redéfinir une nouvelle politique française étrangère au Moyen-Orient. »
Ce qu’il faut retenir
La France paraît aujourd’hui suivre les événements plutôt que les orienter. Alors que l’Arabie Saoudite affiche une stratégie claire, Paris alterne rapprochements spectaculaires et reculs sans explication. Le défi pour la France n’est pas seulement de préserver ses intérêts économiques, mais de réaffirmer ce qu’elle représente, notamment vis-à-vis des chrétiens d’Orient. Sans cap défini, la politique française au Moyen-Orient risque de demeurer illisible pour ses partenaires comme pour ses adversaires.
Vidéo « Relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite » de OMERTA
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