La tentation de substituer la ferveur politique à l’élan religieux traverse l’histoire moderne comme un fil rouge, des totalitarismes du XXe siècle aux idéologies contemporaines. Pierre-Yves Rougeyron, historien des idées politiques et directeur de la revue Perspective libre, en livre une analyse nourrie par sa spécialité des années 1930. Son constat est sans appel : chaque fois que le politique a prétendu remplir la fonction du sacré, il a produit des déséquilibres profonds, dont nous payons encore le prix.

Pourquoi les tentatives de remplacer le religieux par le politique ont-elles échoué ?

La substitution du religieux par le politique répond à un besoin réel mais se heurte à trois impasses : elle ignore que le sacré remplit une fonction anthropologique irréductible que le pouvoir ne peut pas combler ; elle confond la chaleur du lien social avec l’encadrement idéologique ; elle finit toujours par se briser sur le mur de la matière et de l’argent. Les régimes autoritaires des années 1920-1960 comme les mouvements contemporains en portent les stigmates.

Le sacré, un besoin anthropologique que le politique ne remplace pas

Pierre-Yves Rougeyron, qui a consacré un numéro entier de sa revue à la notion de sacré, rappelle une distinction fondamentale. Le sacré n’est pas qu’une affaire de pratique religieuse codifiée : c’est ce qui, dans une société, « résiste au pillage », ce qui maintient des tabous protecteurs. Or, quand le politique a tenté de s’y substituer, il a produit ce que l’historien appelle des tentatives de « réchauffage social ».

La Russie postsoviétique lui sert d’exemple frappant. Sous Eltsine, une société privée de son essence sacrée a été livrée au pillage intégral. Le résultat, décrit avec précision par l’invité, est accablant : un million de jeunes filles russes dans les réseaux de prostitution du Moyen-Orient, dont une partie n’est jamais revenue. « Et nous, on a applaudi ça des deux mains, des deux pieds parce que c’était la modernisation. »

Les systèmes religieux traditionnels, même ceux que l’on n’apprécie pas, ont protégé des populations pendant des siècles. À l’inverse, les gnoses meurtrières qui ont tenté de s’y substituer « ont duré vingt ans le temps de tuer tout le monde et elles ont disparu d’elles-mêmes. C’était des dérives sectaires, pas des institutions. »

La raison érigée en église : le rationalisme comme foi dégradée

Le phénomène ne se limite pas aux régimes ouvertement totalitaires. Rougeyron pointe un mécanisme plus insidieux : l’érection de la raison en quasi-religion. « On a cru que la sécularisation allait être le règne de la raison. Non, ça a été le règne de la matière. Ce n’est pas la même chose. »

« La raison est bien peu de choses à la surface du pognon. Aujourd’hui, la seule anthropologie qu’on a, c’est une anthropologie liquide, suicidaire, où tu te dis que tu as tout mais qu’il est urgent que tu meures. »

Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)

Cette religion de la raison a produit ce que l’invité décrit comme une « société froide ». Or l’être humain est un être de chaleur, qui a besoin d’arrière-monde pour ne pas être seul face au poids de l’existence et à la mort. Quand on retire cette dimension, on laisse les individus isolés avec leur vie, puis on leur renvoie la responsabilité de leurs échecs : c’est le « self-made-man » poussé à son terme logique et destructeur.

L’invité, qui a été travailleur social, observe les conséquences concrètes de cette froideur dans les sociétés occidentales parmi les plus riches de l’histoire : des personnes de plus en plus borderline, privées de ce qui pourrait répondre à la « faiblesse du Je ». Le constat est clinique : « On laisse les gens tout seuls avec le poids de leur vie, on les envoie au carton. Et après on leur dit que c’est leur faute. »

Le contraste asiatique : quand le sacré social résiste

L’expérience personnelle de Rougeyron en Asie orientale éclaire le phénomène par contraste. Sa première immersion, il y a douze ans au Cambodge, l’a confronté à une évidence qu’il formule avec une ironie mordante : « Je suis arrivé, les gens étaient joyeux. Moi, j’arrive, je fais la gueule. Je suis un bon Parisien, je fais la gueule. »

Dans ces sociétés, la modernisation n’a pas effacé le sacré social. Le lien à la terre, aux morts, à la lignée et au ciel continue de structurer l’existence collective. Les gens tiennent face à une partie de la modernité, et l’invité avoue admirer « la manière dont ils tiennent ». La sécularisation telle que l’Occident l’a connue n’est pas un phénomène universel. Comme le soulignait le sociologue des religions Michel Michel, cité par Rougeyron, « la sécularisation, ça n’existe qu’ici. »

Le diagnostic est sévère mais pas désespéré. L’invité rejette l’idée d’une condamnation au cul-de-sac : il s’agit plutôt de reconnaître que nous nous sommes perdus dans un chemin. La sortie de l’impasse passe par la redécouverte que politique et religieux ont chacun leur sphère, et que vouloir les fondre ou les substituer l’un à l’autre est une erreur symétrique. « Chacun son boulot, chacun sa sphère », résume-t-il.

Ce qu’il faut retenir

Le XXe siècle a montré les désastres des religions politiques, mais notre époque en reproduit les logiques sous des formes moins visibles. La froideur sociale que produit une société sans sacré n’est pas une fatalité : elle résulte de choix anthropologiques que d’autres civilisations n’ont pas faits. Tirer les leçons de ces expériences historiques, c’est reconnaître que la France n’a jamais été profondément laïque au sens contemporain, mais gallicane, c’est-à-dire capable d’articuler la foi et l’indépendance politique sans les confondre.

Vidéo « Convergences potentielles entre Mélenchon et les souverainistes » de The Black Elephant Experience

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