On entend souvent que la défaite de 1940 s’expliquerait par les 40 heures du Front populaire, qui auraient désorganisé la production militaire française. Cette thèse, popularisée dès les années Vichy et reprise depuis, ne résiste pas à l’examen des faits. Dans son livre Les Fossoyeurs, écrit aux États-Unis pendant la guerre et réédité récemment, le journaliste André Géraud, alias Pertinax, démontre que les véritables responsables du sous-armement français sont à chercher du côté des industriels eux-mêmes, et plus largement d’une élite économique qui avait fait, selon la formule d’Annie Lacroix-Riz, le pari de la défaite.

Qui a vraiment saboté le réarmement français entre 1936 et 1940 ?

Ce ne sont ni les ouvriers grévistes ni les 40 heures du Front populaire qui ont freiné la production d’armes, mais les industriels de l’armement eux-mêmes. Selon Pertinax, ces derniers, dont certaines entreprises avaient été nationalisées par le gouvernement Blum, ont consacré leur énergie à attaquer ces nationalisations devant le Conseil d’État plutôt qu’à produire avions et canons. Résultat : au lieu des 700 avions mensuels prévus, on en produisait 200. Au lieu de commander 1000 appareils aux États-Unis, on en commandait 300.

Le mythe des 40 heures et la réalité des recours juridiques

L’idée selon laquelle Léon Blum aurait ruiné la production militaire par sa politique sociale est, pour Pertinax, une falsification. Le journaliste, pourtant catholique et de droite, n’a aucune tendresse particulière pour le chef socialiste, qu’il critique sévèrement sur d’autres sujets, notamment son abstention lors du vote des accords de Munich. Mais sur le réarmement, il est formel : Blum a bien relancé la production d’armement. Si les cadences sont restées insuffisantes, c’est parce que les industriels concernés multipliaient les procédures juridiques contre l’État.

La logique est implacable : tant que la question de la propriété des usines n’était pas tranchée, les patrons préféraient ralentir la production plutôt qu’investir dans des outils dont ils risquaient d’être dépossédés. La bataille se livrait dans les prétoires, pas dans les ateliers. Ce que Pertinax met en évidence, c’est un choix politique déguisé en contrainte économique : faire échouer la politique du Front populaire, quitte à laisser la France militairement nue face à l’Allemagne.

L’affaire Skoda : quand un industriel français vend ses canons aux nazis

L’exemple le plus accablant que documente Pertinax concerne les usines Skoda, en Tchécoslovaquie. Ces usines, fleuron industriel et militaire majeur, appartenaient au temps de l’Autriche-Hongrie aux Habsbourg, avant d’être reprises en 1918 par l’industriel français Eugène Schneider lors de la dissolution de l’empire. Skoda représentait à la fois un actif stratégique français et la garantie du dynamisme industriel tchèque.

Or, avant même les accords de Munich de septembre 1938, Schneider avait vendu Skoda au consortium Hermann Göring, c’est-à-dire à l’État nazi. Le maître des forges français, présenté dans l’imaginaire de gauche comme le marchand de canons par excellence, avait livré ses usines de canons aux Allemands avant qu’ils n’envahissent la région.

Quand on parle de trahison des élites, alors là je ne vois pas de meilleur exemple.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette transaction éclaire d’une lumière crue l’abandon des Sudètes à Munich. La région n’était pas seulement peuplée d’Allemands : elle abritait des fortifications construites par la France elle-même, quasi imprenables, et un potentiel minier et industriel considérable dont Skoda était le cœur. En cédant aux exigences d’Hitler, on lui offrait à la fois les défenses tchèques, le potentiel industriel et des armes déjà négociées en sous-main.

Des élites qui préparaient l’armistice plutôt que la guerre

Le sabotage du réarmement s’inscrit dans une logique plus large que Pertinax décrit minutieusement : celle d’élites militaires et financières qui n’avaient pas l’intention de se battre. Le général Weygand, nommé chef d’état-major le 19 mai 1940 au pire moment de la campagne de France, ne pensait selon Pertinax qu’à une chose : imposer l’armistice. La raison n’était pas militaire mais sociale. Ces élites craignaient qu’une poursuite de la guerre ne provoque une révolte ouvrière et une prise de pouvoir communiste. Mieux valait négocier avec les Allemands un armistice qui préserve une armée capable de maintenir l’ordre intérieur.

Pertinax rappelle au passage que Weygand, présenté comme un militaire glorieux, était administrateur de la Compagnie de Suez, qui lui avait attribué 10 000 actions et le logeait avenue de Friedland. Ces intérêts matériels ne sont pas anecdotiques : ils éclairent la convergence entre certains chefs militaires et les milieux d’affaires qui voyaient dans la défaite une opportunité plutôt qu’un désastre.

Une trahison structurelle, pas un accident

Ce que démontre Pertinax, en s’appuyant sur des milliers de pages de notes prises au fil de ses rencontres avec les acteurs politiques, militaires et économiques de l’époque, c’est que la chute de 1940 n’est pas le fruit d’un malheureux concours de circonstances militaires. Elle est l’aboutissement d’une décomposition interne de la classe dirigeante française, où les corrompus, les faibles et les traîtres par conviction se sont conjugués pour saboter l’instrument de défense du pays.

Le refus de prolonger la ligne Maginot jusqu’à la mer, le rejet de l’armée de métier défendue par de Gaulle, le détricotage des alliances de revers patiemment construites par Louis Barthou, la livraison de Skoda aux nazis, le ralentissement de la production aéronautique : tous ces éléments forment un système cohérent. Reprocher au Front populaire d’avoir désarmé la France relève donc, selon Pertinax, du renversement complet des responsabilités.

Ce qu’il faut retenir

Le mythe des 40 heures comme cause du désastre militaire français sert avant tout à exonérer les vrais responsables : les industriels de l’armement qui ont préféré attaquer les nationalisations devant le Conseil d’État plutôt que produire, et les milieux d’affaires qui ont vendu nos armes à l’ennemi avant même que celui-ci ne nous attaque. Relire Pertinax aujourd’hui, c’est redécouvrir une grille de lecture essentielle pour comprendre comment une nation peut être trahie par ses propres élites économiques, au nom de leurs intérêts particuliers et de leur peur du peuple.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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