Qui surveille les surveillants ? La question, posée depuis l’Antiquité, trouve en France une réponse particulièrement troublante : les représentants écrivent eux-mêmes le texte censé les encadrer. Étienne Chouard, figure du débat constituant, développe ce paradoxe dans un entretien publié par le magazine Nexus. Le problème n’est pas la représentation en soi, mais l’absence totale de contre-pouvoir au-dessus de ceux qu’elle institue.

Pourquoi confier la rédaction de la Constitution aux élus pose-t-il un problème démocratique ?

La Constitution française actuelle a été rédigée par des représentants politiques, et non par le peuple lui-même. Cette situation crée un déséquilibre structurel : les élus écrivent les règles qui devraient pourtant les contraindre. Pour Étienne Chouard, ce texte « auquel obéit l’armée, la police, les juges » est aussi celui « dans lequel nous n’existons pas » : il ne prévoit aucun moyen effectif pour les citoyens de se défendre contre leurs élus. Le résultat est mécanique : sans texte de défiance, les représentants n’ont « peur de rien ».

Un texte qui protège les puissants, pas les citoyens

Étienne Chouard insiste sur la nature profonde de ce document. La Constitution, dans son fonctionnement actuel, ne serait pas un instrument de protection des citoyens mais un outil de dépossession politique :

« On a été dépossédé de ça par un texte que j’identifie parce que je vois bien que c’est ce texte qui s’appelle la Constitution. […] C’est dans ce texte que nous n’avons absolument aucun moyen de décider quoi que ce soit et de nous défendre contre ceux qui se disent nos représentants. »

Étienne Chouard (Magazine Nexus)

L’analyse qu’il développe s’ancre dans un constat historique : la Révolution française, souvent présentée comme l’avènement de la liberté politique, aurait en réalité consacré « l’appropriation du pouvoir par une classe bourgeoise et marchande et financière ». Le texte fondateur n’aurait donc pas été conçu pour émanciper, mais pour verrouiller. Il précise : « Si on voulait que le peuple ne puisse ni parler ni agir autrement que par ses représentants, c’est pareil aux États-Unis. Donc c’est volontaire. »

Benjamin Constant et la constitution comme texte de défiance

C’est ici que la référence à Benjamin Constant prend tout son sens. Étienne Chouard rappelle que le penseur libéral définissait la constitution comme « un texte de défiance ». La logique est limpide : un contrat n’est pas signé entre amis qui se font confiance, il prévoit précisément « tous les cas qui vont mal se passer ». Or, en laissant les représentants rédiger eux-mêmes la constitution, on inverse la logique protectrice du contrat.

« On laisse les représentants écrire eux-mêmes les règles de la représentation. […] Mais ça, un enfant comprend. »

Étienne Chouard (Magazine Nexus)

La démonstration est implacable : personne ne confierait à un comptable la rédaction de son propre contrat de travail. Pourtant, c’est exactement ce qui se passe au sommet de l’État. Les élus déterminent leur mandat, leurs pouvoirs, leurs limites, et surtout l’absence de sanctions réelles quand ils les franchissent.

Pourquoi les citoyens acceptent-ils cette situation ?

Face à ce constat, une question demeure : pourquoi une telle passivité collective ? Étienne Chouard avance plusieurs pistes. D’abord, l’enseignement scolaire a tissé « un mensonge » : on apprend aux enfants que les droits de l’homme et la Révolution ont fondé un régime de liberté, alors que, selon lui, la réalité historique est bien différente. Ensuite, l’atomisation sociale, concept qu’il emprunte à Hannah Arendt, a réduit les préoccupations des individus à leur sphère personnelle : « la société est tellement explosée, atomisée […] chacun est un singleton et vit pour sa propre existence ».

Enfin, il y a la confusion entretenue entre élection et démocratie. « On leur a tellement bourré le mot avec cette idée d’élection égale démocratie, démocratie égale élection », constate-t-il, que les citoyens n’arrivent plus à envisager un autre horizon. Pourtant, la prise de conscience n’est pas réservée à une élite : « quand j’en parle à des enfants, alors pas des petits hein, mais à partir de 14, 15 ans, ils comprennent ».

L’échelle locale comme laboratoire

L’entretien ouvre aussi des perspectives concrètes. Étienne Chouard évoque son expérience avec les gilets jaunes, auxquels il proposait d’écrire la constitution de leurs ronds-points : « Ça va faire quatre lignes, hein, cinq lignes, très peu de choses. Est-ce qu’on a des représentants ? Quel mandat ? Comment on les vire ? » Cette approche par le bas, à l’échelle communale, pourrait servir de laboratoire de réappropriation politique. Les chartes associatives, les communs ruraux, les règles de gestion de l’eau en Provence : autant d’exemples, rappelés dans la discussion, où les citoyens se donnent à eux-mêmes leurs propres règles sans dépendre d’un texte imposé d’en haut.

La question n’est donc pas de supprimer la représentation, mais de la subordonner à un texte écrit par ceux qu’elle est censée protéger. Le processus constituant, démocratique dans sa méthode, reste la clé d’une réappropriation du pouvoir.

Ce qu’il faut retenir

Laisser les élus écrire leur propre constitution revient à supprimer le seul instrument capable de les contrôler. Réintroduire un texte de défiance, rédigé par les citoyens eux-mêmes, est une condition préalable à toute reprise en main démocratique. Les expériences locales montrent que cette réappropriation est possible, pour peu que l’on accepte d’en faire une cause commune.

Vidéo « Contrôle des représentants politiques par les citoyens – Chouard et Fouché » de Magazine Nexus

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