Fin juillet 2026, le Premier ministre polonais Donald Tusk annonçait depuis Varsovie un nouveau report de l’adhésion de son pays à la monnaie unique européenne. Cette information, passée sous silence en France, mérite pourtant une attention particulière : elle illustre, chiffres à l’appui, ce que la gestion d’une monnaie nationale permet concrètement à un État souverain.
Pourquoi la Pologne repousse-t-elle encore l’adoption de l’euro ?
La réponse tient en trois points. D’abord, le ministre polonais des Finances, Andrzej Domański, l’assume publiquement : l’économie polonaise se porte mieux que la plupart de celles de la zone euro, et conserver le zloty relève d’un choix de rationalité économique. Ensuite, la crise financière de 2008-2009 a démontré l’utilité d’une monnaie nationale : la dépréciation du zloty d’environ 15 % a relancé les exportations et amorti la récession. Enfin, le gouverneur de la Banque centrale polonaise rappelle que des taux d’intérêt décidés à Francfort ne correspondent pas nécessairement aux besoins de l’économie polonaise.
Un report annoncé, mais des raisons économiques très concrètes
Donald Tusk a diplomatiquement évoqué la nécessité d’attendre que le niveau de vie polonais rattrape celui de l’Allemagne et que la population accepte le principe. Mais les propos tenus par son propre ministre des Finances sont plus explicites :
« Notre économie va clairement mieux que la plupart de celles qui ont adopté l’euro. Nous avons de plus en plus de données, de recherches économiques et d’arguments pour garder le zloty polonais. »
François Asselineau (UPR)
Ce constat ne relève pas de l’idéologie. En 2008-2009, lorsque les États de la zone euro ont subi la crise financière, la Pologne a pu laisser sa monnaie se déprécier. Résultat : des exportations devenues 15 % moins chères, un choc atténué, une récession limitée. Sans cette marge de manœuvre monétaire, le pays aurait été contraint, comme la Grèce, d’absorber la crise par des mesures sociales douloureuses : baisse du niveau de vie, hausse du chômage.
L’invité qui livre cette analyse, historien du projet européen, rappelle un détail souvent oublié : aucun mécanisme juridique ne permet à un État de sortir de l’euro sans quitter l’Union européenne. L’argument avait été décisif lors de la crise grecque, lorsque Berlin et les institutions européennes avaient refusé d’imaginer une sortie d’Athènes de la monnaie unique, par crainte d’un effet domino.
Une ambivalence polonaise parfaitement assumée
La Pologne est pourtant le premier bénéficiaire net des fonds européens : environ 15 milliards d’euros par an, principalement financés par l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Ces flux massifs modernisent les infrastructures polonaises, attirent les investissements industriels venus d’Europe occidentale et dopent la croissance. Le pays pratique ce que les Anglais nomment le « cherry picking » : accepter les subventions, refuser la monnaie commune.
Cette position produit des résultats mesurables. Lors de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne en 2004, son niveau de vie représentait 40 % du niveau français. En 2026, il atteint environ 80 %. Les projections du Fonds monétaire international évoquent même un dépassement du niveau de vie français à l’horizon 2034.
Une démonstration qui ne plaide guère pour la zone euro
Avec un quart de siècle de recul, l’invité invite à comparer les trajectoires. Les trois pays européens qui ont refusé à la fois l’Union européenne et l’euro (Suisse, Norvège, Islande) affichent des résultats macroéconomiques remarquables : faible endettement, chômage contenu, croissance solide. Les pays membres de l’Union européenne mais restés hors de l’euro (Danemark, Suède, République tchèque, Pologne, Hongrie, Roumanie) présentent des indicateurs contrastés mais globalement favorables. Les 21 États de la zone euro, eux, cumulent croissance faible, endettement élevé et chômage persistant.
Ces données mériteraient d’alimenter le débat public français avant l’élection présidentielle de 2027. Car si des responsables polonais pro-européens eux-mêmes jugent la conservation de leur monnaie nationale préférable à l’adoption de l’euro, la question de la sortie française de la monnaie unique ne relève plus du tabou idéologique : elle relève de la simple comparaison économique.
La monnaie nationale, signe vital d’un État : ce que la France a perdu
Ce principe dépasse le seul cas polonais. Dans l’émission, un intervenant rappelle une formule de Marie-France Garaud qui mérite d’être citée directement :
« Un pays qui ne bat plus monnaie n’est plus un pays. Un État qui ne contrôle plus sa monnaie n’est pas un État. »
Idriss Aberkane
La France, qui a abandonné le franc lors des accords de Maastricht en 1992, fait figure d’exception à l’échelle mondiale : 95 % des États de la planète disposent encore d’une monnaie nationale. Suisse, Royaume-Uni, Danemark, République tchèque, Pologne : quelques centaines de kilomètres séparent Paris de pays qui ont fait un choix radicalement différent. Les Polonais l’ont encore rappelé explicitement, en arguant que le zloty constitue la base de leur compétitivité, et que l’euro leur reviendrait à adopter le deutschmark par une autre voie.
Cette réalité a une mécanique concrète : une relance économique keynésienne, par exemple, suppose des droits de douane et une monnaie ajustable. En économie ouverte, sans ces instruments, les flux de consommation s’échappent vers les biens importés, rendant la politique budgétaire largement inefficace. C’est précisément ce mécanisme qu’avait subi la France dès 1981, lorsque les premières relances socialistes avaient principalement profité aux importations japonaises.
La Pologne, elle, n’a pas oublié cette leçon. Et elle peut encore choisir.
Ce qu’il faut retenir
La Pologne ne rejoindra vraisemblablement pas l’euro avant 2035, soit plus de trente ans après son entrée dans l’Union européenne. Son exemple démontre qu’une monnaie nationale constitue un instrument de politique économique concret : amortissement des crises, taux d’intérêt adaptés, compétitivité exportatrice. De quoi réfléchir à ce que la France s’est donnée pour contrainte en abandonnant le franc.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « La Pologne et l’adoption de l’euro » de UPR
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