Dans un débat public souvent saturé de références à l’identité, une notion demeure curieusement absente : celle d’allégeance. Pourtant, comme le souligne Pierre-Yves Rougeyron, figure de la pensée souverainiste, l’identité sans allégeance tourne à vide. Que désigne exactement ce concept et pourquoi mérite-t-il toute notre attention ?
Qu’est-ce que la notion d’allégeance politique ?
L’allégeance politique désigne un engagement qui va au-delà de l’appartenance déclarative. Elle se décompose en trois dimensions indissociables :
- Une fidélité au sol : c’est la reconnaissance d’un territoire comme le sien, non par simple commodité mais par un lien qui engage concrètement.
- Une fidélité à la lignée : elle implique d’assumer ce que les générations précédentes ont transmis et de vouloir le faire vivre pour les suivantes.
- Une condition de transmission : sans cette double fidélité assumée, il n’y a pas de transmission possible, ni culturelle, ni spirituelle, ni démographique.
Une distinction nécessaire avec le nationalisme déclaratoire
Pierre-Yves Rougeyron insiste sur un point souvent négligé : l’allégeance ne se proclame pas, elle s’incarne. Là où le débat identitaire contemporain se réduit fréquemment à une posture, l’allégeance exige des actes.
« Avoir un identitarisme sans cette allégeance au sol et à la lignée, c’est la condition politique de quelque chose de beaucoup plus important qui est la transmission. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Autrement dit, multiplier les affirmations identitaires ne suffit pas. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait concrètement de cet héritage : le transmettre, le transformer en le réinterprétant, et le donner aux générations suivantes.
Cette distinction éclaire une difficulté contemporaine. Rougeyron observe que nous avons « trop souvent décrit intellectuellement » ce qu’il faudrait faire, sans jamais le mettre en pratique. L’allégeance ne se décrète pas dans les livres, elle se vit par des gestes, des rituels, des engagements palpables.
L’âme des peuples, socle de l’allégeance
Pour comprendre l’allégeance, il faut remonter à ce qui la fonde. Pierre-Yves Rougeyron emprunte la notion d’« âme des peuples », chère au sociologue Gustave Le Bon, pour désigner cet ensemble de codes imaginaires, de gestes hérités et de représentations partagées qui forment la colonne vertébrale d’une communauté.
Cette âme des peuples n’est pas une essence figée. Elle se réinterprète constamment. L’enjeu n’est donc pas de répéter mécaniquement ce que les anciens ont fait, mais de le comprendre assez intimement pour lui donner une forme nouvelle. Le penseur souverainiste évoque ainsi l’exemple agricole : certaines pratiques contemporaines renouent avec des gestes ancestraux, comme le retour de la traction animale, tout en les adaptant aux exigences du temps présent.
Le risque, c’est ce qu’il nomme les « gestes morts » : reproduire une forme sans en avoir saisi l’esprit, ce qui aboutit à des coquilles vides, à un folklore privé de sens.
Une réponse à l’anthropologie abîmée
L’allégeance prend aujourd’hui un sens particulier, car le défi auquel fait face le camp souverainiste est inédit. Pierre-Yves Rougeyron rappelle que le nationalisme français s’est historiquement appuyé sur une anthropologie préexistante : celle du paysan, de l’artisan, du soldat-citoyen. Cette base anthropologique, il n’avait pas à la créer, seulement à l’activer.
Or cette anthropologie est désormais abîmée. Non pas dégénérée, précise-t-il, mais fragilisée par des décennies de transformation sociale accélérée. Le grand défi du souverainisme contemporain est donc de « refaire des hommes capables de servir la patrie ». L’allégeance devient alors non plus un donné, mais une reconstruction volontaire.
Cela passe par ce que Rougeyron appelle un « nationalisme du soin » : une attention portée à la restauration des liens, à la capacité de faire corps, à l’éducation des enfants dans une optique de transmission consciente. Car, rappelle-t-il, « le plus simple pour faire vivre la tradition vivante et pour réenraciner, c’est de s’occuper de l’enfant. »
Ce qu’il faut retenir
L’allégeance politique est bien plus qu’un concept abstrait : c’est une disposition concrète qui engage la fidélité au sol et aux générations, et qui seule permet la transmission d’une culture vivante. Sa redécouverte pourrait bien être la clé d’un souverainisme renouvelé, qui ne se contente plus de dénoncer mais reconstruit patiemment les conditions de son existence. Un chantier à la fois immense et urgent, qui mérite assurément de sortir de l’oubli.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
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