Les décisions qui façonnent le monde obéissent-elles à une logique d’intérêts rationnels, ou bien faut-il y voir le produit de psychés collectives blessées, de traumatismes historiques et d’impulsions irrationnelles ? C’est la question qui traverse le dernier entretien accordé par Pierre-Yves Rougeyron à The Black Elephant Experience, et dont la réponse engage notre capacité à comprendre les crises qui nous entourent.
Pourquoi l’école réaliste et la thèse de l’irrationalité des États s’opposent-elles sans forcément s’exclure ?
La tension entre réalisme et irrationalité structure notre lecture des relations internationales. Voici comment les deux approches se positionnent et ce qu’elles éclairent des décisions étatiques :
- Le réalisme présuppose une rationalité chez l’adversaire : l’autre a des intérêts légitimes qu’il est possible de comprendre, ce qui ouvre un espace de dialogue.
- La thèse irrationaliste insiste sur le poids des traumatismes collectifs : guerres civiles, ingérences étrangères, désindustrialisation, tout cela façonne la psyché des peuples et de leurs dirigeants.
- Les États sont des « machines rationalisantes », pas des machines parfaitement rationnelles : ils essaient de dégager du calcul dans des décisions humaines qui, individuellement, restent souvent irrationnelles.
- Opposer unilatéralement l’une à l’autre, c’est manquer les deux dimensions : croire à la seule rationalité nie la souffrance, croire à la seule irrationalité nie toute possibilité de négociation.
L’école réaliste comme garde-fou contre l’aveuglement impérial
Pierre-Yves Rougeyron se réclame de l’école réaliste, incarnée notamment par John Mearsheimer. Son principal apport, explique-t-il, est d’imposer une grille de lecture qui traite l’adversaire comme un acteur doté de raisons, et non comme un déviant.
« Quand tu es dans une position inégalitaire surplombante qui est une position impériale, l’autre en face de toute façon s’oppose à toi parce que c’est un déviant. Ce n’est pas un adversaire, c’est un criminel. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Ce réflexe réaliste interdit de réduire l’autre à une pathologie. Si l’Iran défend ses intérêts, c’est parce qu’il est chez lui, sur son territoire, avec ses propres logiques qu’il nous revient de décoder. Le réalisme, dans cette acception, est une école de l’humilité : il oblige à prendre en compte des paramètres matériels, démographiques, géographiques que les postures morales ignorent. Il rappelle aussi une vérité que les stratèges de salon oublient volontiers : « personne ne court plus vite qu’une balle ».
Le poids des traumatismes : ce que la rationalité ne suffit pas à expliquer
Pourtant, Pierre-Yves Rougeyron reconnaît que la rationalité individuelle est une idée du XIXe siècle qui a implosé au XXe. Lui-même se décrit comme un « polytraumatisé », façonné par ce qu’il a vu grandir : la fermeture des usines Moulinex à Alençon, les suicides dans les dossiers de reclassement, un territoire entier qui ne s’est jamais remis de sa désindustrialisation.
Il a ensuite vécu au sein de communautés diasporiques, libanaises, serbes, rwandaises, toutes marquées par des guerres civiles et des ingérences étrangères. Vivre avec ces personnes, c’est éprouver au quotidien que leurs décisions, y compris politiques, ne se comprennent pas sans intégrer le traumatisme. La guerre du Liban, dit-il, il l’a « vécue matin, midi, soir et nuit ». Or, ces peuples, remarque-t-il, ne sont pas dans une idéologie de vengeance ; ils sont d’abord dans la reconstruction de leur sécurité psychique et matérielle.
L’erreur des décideurs français : nier les deux dimensions
La position des élites françaises, selon l’essayiste, relève d’une double cécité. D’une part, elles ont abandonné toute prise en compte de l’intérêt national au profit d’une vision « surplombante impériale » : coupées de leur propre peuple, elles exigent que Poutine, Xi Jinping ou les Iraniens « obéissent ». Ne constatant que des refus, elles concluent à la folie de l’adversaire plutôt qu’à la faiblesse de leur propre position.
D’autre part, ces mêmes élites se sont coupées des conséquences de leurs décisions. Elles n’ont pas de « skin in the game », pas de sang dans le jeu : « quel que soit le sang que tu verses, c’est pas le tien ». Elles peuvent soutenir des guerres sans en mesurer le coût humain, puisqu’elles n’ont jamais vu un de leurs proches pendu dans une usine désaffectée ou un père tué dans une guerre civile par procuration.
« Je ne veux pas que mes enfants vivent avec une tare impériale qui équivaut aujourd’hui, dans une part de l’élite occidentale, à quasiment une maladie mentale. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
La rationalité la plus élémentaire commanderait de s’arrêter avant de rencontrer un interlocuteur moins calme que ceux d’aujourd’hui, avertit Pierre-Yves Rougeyron. L’irrationalité de nos dirigeants consiste précisément à ne pas se représenter cette limite.
Les cinq piliers du réalisme : une grammaire de la puissance
Ces principes ne flottent pas dans l’abstrait. Jacques Sapir les formule clairement dans le débat : le système international est anarchique, l’État souverain en est l’acteur central, l’intérêt national en constitue la boussole permanente, l’équilibre des puissances représente le seul cadre de régulation possible, et les institutions internationales, « c’est sympathique mais en dernière instance pas sûr que ça suffise ».
Ce que ce cadre apporte, au-delà d’une simple liste, c’est une éthique de la conséquence. Pierre-Yves Rougeyron le formule ainsi :
« Nous nous sommes au contraire obsédés par le fait moral incarné, c’est-à-dire combien de morts inutiles épargnées. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
La puissance n’y est pas glorifiée : elle est reconnue comme une réalité modulable, distincte de la souveraineté qui, elle, reste indivisible. Tous les États sont égaux en dignité et en existence, inégaux en capacités. Cette distinction interdit à la fois la pensée coloniale et l’angélisme institutionnel.
Le corollaire pratique est immédiat : une nation qui renonce à définir ses frontières d’intérêt renonce à s’autolimiter, et ouvre la porte à ceux qui, eux, ont conservé cette discipline. Sapir rappelle que De Gaulle, souvent cité comme archétype du réalisme français, refusait précisément de « reconnaître des gouvernements » : on reconnaît des États, porteurs d’une continuité que les régimes traversent sans l’épuiser.
Les néoconservateurs, fossoyeurs du réalisme américain
Ce basculement n’est pas né d’un accident. Jacques Sapir retrace une généalogie précise : les néoconservateurs émergent dans les années 1950, puis opèrent par vagues successives au sein du parti républicain, où ils écartent les conservateurs traditionnels au nom d’un argument moral. Reprocher à ces derniers de défendre "l’Amérique" plutôt que de "rayonner sur le monde" suffit à les disqualifier. La stratégie, fondée sur les intérêts, cède la place à une croisade fondée sur des valeurs que leurs promoteurs n’ont jamais à définir ni à évaluer.
Le résultat le plus tangible reste l’occupation de l’Irak, que Sapir qualifie de "cimetière de la puissance américaine", entièrement conçue et assumée par ce courant. Rumsfeld, Cheney, Wolfowitz : les architectes de ce projet sont aujourd’hui morts ou effacés du débat public américain. Le reflux est réel à Washington, où même les démocrates au pouvoir s’en tiennent désormais à un impérialisme pragmatique, celui d’un Antony Blinken cherchant à calibrer l’action américaine sur les capacités réelles du pays.
Le paradoxe est que l’épicentre de cet idéalisme s’est déplacé vers l’Europe. Sapir observe que les institutions européennes ont fait des "valeurs" le fondement officiel de leur diplomatie, sans disposer des moyens militaires que cette posture exigerait. Une diplomatie qui ne peut ni définir ses valeurs ni les imposer par la force se condamne à l’inefficacité, comme le montrent les crises ukrainienne et proche-orientale. Ce que Washington a progressivement abandonné, Bruxelles l’a adopté comme doctrine.
Ce qu’il faut retenir
L’école réaliste et la prise en compte des traumatismes collectifs ne sont pas contradictoires : elles se complètent pour décrire un monde où les États cherchent à rationaliser des décisions humaines qui ne le sont jamais tout à fait. Les ignorer toutes les deux, c’est s’enfermer dans une posture impériale qui croit pouvoir décréter le réel. À l’heure des confrontations majeures, ce double aveuglement devient un danger.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
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