Quand un peuple ne se rassemble plus, il se dissout. Dans un entretien publié le 28 juillet 2025, l’essayiste Pierre-Yves Rougeyron livre une analyse qui bouscule les discours identitaires habituels : la cohésion nationale ne se décrète pas par des proclamations, elle se refonde par des pratiques communes. Banquets, fêtes locales, rassemblements militants, tous ces gestes apparemment modestes portent une fonction anthropologique bien plus profonde qu’on ne le croit.
« Nous l’avons trop souvent décrit intellectuellement et pas assez fait, c’est-à-dire pas assez fait à travers des rituels. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Pourquoi les rituels collectifs sont-ils la clé du réenracinement ?
Les rituels remplissent trois fonctions que ni les discours ni les analyses statistiques ne peuvent assumer : ils rendent l’appartenance sensible plutôt qu’abstraite, ils réactivent une mémoire partagée sans passer par l’écrit, et ils créent une obligation réciproque entre ceux qui y participent. Sans cette dimension incarnée, l’identité collective reste une idée, jamais une expérience vécue. C’est le chaînon manquant entre la conscience de ce que nous sommes et la volonté de le défendre ensemble.
De la photo immobile au dessin animé
Pierre-Yves Rougeyron exprime une réserve nette envers ce qu’il appelle la « vague des intellectuels sondeurs », ces analystes qui cartographient les fractures françaises sans jamais proposer de dynamique pour les réparer. « Dialoguer avec des coupes ne fait pas une dynamique, ça fait un dessin animé », assène-t-il, rappelant que les études, si précieuses soient-elles, figeent le présent sans le mettre en mouvement.
L’angle mort de cette approche, c’est précisément l’absence de réflexion sur les rituels. On mesure la désagrégation, on documente les indicateurs (prénoms, pratiques religieuses, habitudes de consommation), mais on ne se demande jamais collectivement : que faisons-nous ensemble ? À quel moment partageons-nous autre chose que des opinions ou des contenus numériques ? La question rituelle est le parent pauvre de l’analyse sociale contemporaine, alors même qu’elle touche au nerf de la transmission.
Retrouver le geste, en l’adaptant à notre temps
L’essayiste distingue soigneusement les gestes morts de la tradition vivante. Refabriquer à l’identique une forme ancienne sans en transmettre l’esprit, c’est condamner cette forme à l’insignifiance. À l’inverse, « retrouver le geste mais en l’adaptant à notre temps » relève d’un réflexe vitaliste : ce qui importe, c’est que l’héritage des anciens prenne une forme nouvelle, adaptée au présent, parce que c’est cette adaptation même qui lui redonne vie.
Concrètement, cela signifie multiplier les occasions de rassemblement qui ne soient ni strictement militantes, ni purement festives, mais qui mêlent les deux dimensions. Un banquet républicain, une fête de village, un rassemblement culturel souverainiste : chaque occasion où des Français se retrouvent physiquement pour partager un moment renforce ce que Rougeyron appelle le « cerveau collectif », cette capacité à agir ensemble qui ne se décrète pas mais se cultive.
L’identité n’est pas un argument, c’est une pratique
L’erreur fondamentale des débats identitaires contemporains, selon Pierre-Yves Rougeyron, consiste à transformer l’identité en thème de discussion plutôt qu’en pratique vécue. On parle de ce que nous sommes, on débat de ce qui nous définit, mais on ne fait plus grand-chose ensemble. Or l’identité collective ne survit pas à la seule conscience de soi : elle a besoin de se manifester dans des actes partagés.
« Ce qui comptait, c’était la volonté d’agrégation des populations, cette volonté de se retrouver, d’être ensemble. Peut-être que c’est en multipliant ça que nous aurons un début de réenracinement. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Les rituels créent aussi ce qu’il nomme une « obligation anthropologique minimum entre nous » : se retrouver régulièrement, c’est accepter implicitement que l’on se doit quelque chose. Cette réciprocité concrète (être présent, contribuer, transmettre) tisse des liens que les professions de foi idéologiques ne suffisent jamais à créer. C’est dans ces occasions que la « préférence pour les nôtres » cesse d’être une abstraction politique pour devenir une évidence vécue.
Ce qu’il faut retenir
Le réenracinement ne viendra ni des livres d’histoire ni des sondages, mais du retour à des formes concrètes de vie collective. Multiplier les rituels partagés, c’est refuser que l’identité française soit seulement un objet d’étude pour sociologues ou un slogan pour meetings politiques. C’est lui redonner chair, dans le bruit des conversations et la chaleur des tablées.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
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