L’Europe vit une régression historique majeure. Alors que nos ancêtres du XIIIe siècle ont forgé les premiers outils conceptuels pour affirmer la liberté des peuples face aux empires, nous assistons aujourd’hui à l’émergence de ce que le philosophe Jérôme Ravenet nomme des "féodalités financières" — des puissances privées qui ont reconstitué un système de domination vidant la souveraineté populaire de sa substance. Cette néo-féodalité n’a plus besoin de châteaux forts : elle règne par la dette, la création monétaire et le contrôle des institutions.
De Bouvines à Bruxelles : l’arc historique de la souveraineté
Pour comprendre l’ampleur de la régression actuelle, il faut remonter aux origines. Le concept de souveraineté — cette capacité pour un peuple de déterminer lui-même ses objectifs et les moyens de les atteindre — émerge en France dès le XIIIe siècle. La bataille de Bouvines (1214), où Philippe Auguste défait Jean sans Terre et Otton IV, marque selon les historiens la naissance d’un sentiment national français. Le roi des Francs devient le roi d’une France, d’un territoire associé à une population engageant un destin collectif.
Ce proto-souverainisme médiéval se théorise au XVIe siècle avec Jean Bodin, dont les travaux constituent un véritable legs de la France au monde. Les rois capétiens, notamment Philippe le Bel, développent alors une pensée monétaire remarquablement souple. L’intendant aux finances de Louis X résumait cette philosophie pragmatique : "La France peut faire faillite une fois par génération, ça permet de se remettre au pair." Autrement dit, l’État — organe de la souveraineté populaire — décide en dernier ressort. Les investisseurs privés prennent leurs risques, récoltent leurs bénéfices, mais ne sont jamais au-dessus de la loi.
La capture du pouvoir monétaire : clé de voûte de la néo-féodalité
La rupture s’opère progressivement à partir de l’ère révolutionnaire. Paradoxalement, ceux qui tirèrent les marrons du feu de 1789 sacralisèrent la dette au point de placer les créanciers au-dessus de la puissance publique. Les révolutionnaires "statuifièrent" l’obligation de rembourser les usuriers, abandonnant la souplesse monétaire de l’Ancien Régime.
La Banque de France elle-même, contrairement à ce que son nom suggère, fut longtemps une banque privée et indépendante — sauf sous de Gaulle, qui comprit l’enjeu cardinal de la création monétaire. Georges Boris, conseiller économique du Général, formulait l’alternative avec clarté : "Si ce n’est pas l’État qui contrôle la monnaie, le risque c’est que ce soit la monnaie qui contrôle l’État."
Le processus d’aliénation s’est accéléré avec la loi de 1973, puis parachevé avec le transfert du pouvoir monétaire à la Banque centrale européenne. Nous ne sommes plus maîtres des "cordons de la bourse", ce qui nous rend impuissants face à notre avenir. La dette productive — celle qui finance le nucléaire, les infrastructures, les investissements d’avenir "avec les yeux du futur" comme disait Jacques Cheminade — a cédé la place à une dette aliénatoire. Cette dernière ne crée pas de richesse, mais elle crée des hommes riches tout en "esclavagisant les peuples".
La suprasouveraineté européenne : une néo-seigneurie sans légitimité
L’Union européenne incarne cette reféodalisation institutionnalisée. Elle constitue ce que Ravenet appelle une "suprasouveraineté" qui s’assoit méthodiquement sur la volonté des peuples. Le symbole le plus flagrant : depuis le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, aucune consultation populaire n’a été organisée en France. Or, sur les dix référendums de la Ve République, la moitié furent conduits durant la seule décennie gaullienne (1958-1969).
Cette oligarchie européenne pratique un "double standard" qui discrédite les institutions internationales qu’elle prétend défendre. Au FMI, dont les statuts exigent que les parts de vote reflètent l’équilibre des puissances économiques, la Chine et l’Europe représentent chacune environ 17% du PIB mondial. Pourtant, la Chine ne dispose que de 6% des droits de vote contre 27% pour l’Union européenne. C’est "un coup de canif dans le principe même de la démocratie" — au nom de laquelle l’Occident prétend donner des leçons au monde entier.
Les dirigeants européens récupèrent d’ailleurs le vocabulaire de la souveraineté pour mieux l’évider. Ils parlent de "souveraineté européenne" tout en refusant systématiquement de consulter les peuples. La démocratie représentative elle-même n’est peut-être qu’un leurre dans ce dispositif néo-féodal.
Ce qu’il faut retenir
La reféodalisation européenne n’est pas une métaphore : c’est une réalité structurelle où des puissances financières privées ont capté les leviers essentiels de la souveraineté — monnaie, dette, institutions. Tandis qu’un nouveau monde multipolaire émerge en Asie autour de relations "gagnant-gagnant", l’Europe reste prisonnière d’un paradigme du pouvoir fondé sur la domination et la soumission. Comme le souligne Ravenet, "si l’Union européenne ne s’effondre pas très vite, la France risque de disparaître" dans cette organisation suprasouverainiste. Le combat pour la souveraineté populaire est d’abord un combat pour reprendre le contrôle de notre destin collectif — exactement ce que nos ancêtres du XIIIe siècle avaient commencé à conquérir.
Source : Pensez la souveraineté à l’âge multipolaire, Jérôme Ravenet dans face à PYR — Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron (03/05/2026)
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