Pendant des décennies, la France a disposé de services de renseignement redoutés, fondés sur une tradition solidement ancrée : le renseignement humain. Des agents capables de cultiver des sources, d’infiltrer des réseaux, de comprendre les dynamiques souterraines des conflits. Cette époque est révolue. Selon une analyse livrée lors d’un entretien accordé au Cercle Aristote le 24 mai 2026, l’invité dresse un constat sans appel : les services français sont aujourd’hui exsangues, vidés de leur substance par la mainmise des grands corps sur l’appareil d’État.
Pourquoi les services de renseignement français ont-ils perdu leur efficacité ?
La réponse tient en un enchaînement implacable, que l’invité résume ainsi : abandon du renseignement humain au profit de la technique, clochardisation de l’université française, remplacement des universitaires par des énarques et diplômés de Sciences Po dépourvus de patriotisme institutionnel, et transformation des services en chiens de garde dociles du pouvoir politique. Le résultat est une perte totale d’autonomie opérationnelle et une corruption du haut qui paralyse toute capacité d’action indépendante.
L’université sacrifiée, ou comment on a cessé de former des penseurs
Le point de bascule, selon l’invité, remonte aux années Giscard. « Nous on avait une vraie université, on l’a clochardisée depuis Giscar pour pouvoir faire monter des grands corps. » La nuance est capitale : il ne s’agit pas de dénigrer le principe d’une formation d’excellence, mais d’en pointer la dérive. Les grands corps, explique-t-il, ne produisent pas des penseurs. Ce ne sont pas des gens dotés d’une ouverture intellectuelle, capables d’analyse stratégique autonome. Ce sont des répétiteurs, des agents qui amplifient le message des maîtres sans jamais le remettre en question.
La comparaison avec le modèle américain est cruelle. L’universitaire américain, mieux formé et surtout animé d’un patriotisme que l’invité juge absent chez son homologue français, produit des analyses qui servent l’intérêt national sans se contenter de réciter la doxa du moment. En France, le système a précisément verrouillé cette indépendance en confiant les postes clés à des profils formatés pour obéir.
Sciences Po et l’Énarchie : la pensée unique comme doctrine
Le mécanisme décrit est celui d’une substitution progressive mais totale. Les services de renseignement ont rouvert leurs portes aux universitaires, ce que l’invité salue comme une bonne chose, mais trop tard et dans de mauvaises conditions. Car entre-temps, la machine a été verrouillée par les diplômés de Sciences Po et de l’ENA, « même si c’est une prépa, considéré comme telle », précise-t-il.
Ces nouveaux venus arrivent avec une certitude : celle que leur statut leur donne le droit de commander à tout le monde. L’invité énumère avec ironie : l’énarque peut donner des ordres aux médecins en médecine, aux militaires en guerre, aux policiers face au trafic de stupéfiants. Cette prétention à l’omniscience, couplée à ce qu’il appelle, reprenant une formule de l’économiste Charles Gave, « une mémoire de cheval, aucun caractère », produit des agents qui amplifient mécaniquement la parole du pouvoir sans jamais opposer la moindre résistance.
Du chien de garde au chien à sa mère : la métamorphose des services
La formule est brutale, presque vulgaire, mais elle résume la thèse centrale de l’invité. Les services de renseignement étaient conçus comme des chiens de garde de la nation. Ils sont devenus, sous l’effet de cette transformation sociologique, des chiens de compagnie du pouvoir politique.
D’une culture de chien de garde, vous passez à une culture de chien à sa mère avec le rapport narcissique de la vieille à son teckel.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
L’image est volontairement outrancière, mais elle dit quelque chose de précis : les services ne protègent plus les politiques, ils sont leurs laquais. Ils développent même, ajoute-t-il, des agressivités sur le terrain, mais ces agressivités ne sont plus mises au service d’une stratégie nationale. Elles relèvent de la défense d’intérêts particuliers, de couvertures d’affaires embarrassantes.
L’invité évoque ainsi ce qui se passe en Europe de l’Est, et particulièrement en Moldavie, qu’il qualifie de « catastrophe ». Des ambassadeurs français impliqués dans des affaires compromettantes à l’étranger sont couverts par les services. Pendant ce temps, les officiers patriotes et catholiques sont éliminés méthodiquement. La description est celle d’un nettoyage idéologique à bas bruit, où la loyauté à la ligne politique prime sur la compétence et l’indépendance d’esprit.
La garde prétorienne sans l’autonomie politique
Le paradoxe final est saisissant. Les services de renseignement français sont devenus ce que l’invité appelle une garde prétorienne, mais « sans l’autonomie politique de la garde prétorienne ». Il rappelle que dans la Rome antique, la garde prétorienne avait au moins la capacité de tuer le mauvais empereur. Une autonomie que les services français n’ont jamais eue, ni revendiquée. Ils se contentent de protéger le pouvoir en place, quel qu’il soit, sans distance critique.
Cette absence d’autonomie est directement liée au profil de ceux qui les dirigent. Formés à obéir, à répéter, à ne jamais contredire, les énarques et les diplômés de Sciences Po qui peuplent aujourd’hui les étages du renseignement français sont incapables d’exercer cette fonction essentielle de contre-pouvoir technique qui faisait la force des anciens services. L’invité attribue cette dérive à Emmanuel Macron, qu’il accuse d’avoir une « haine du régalien » et une « volonté de faire pourrir le régalien », comme il l’a fait pour la police avant de s’attaquer aux services.
Ce qu’il faut retenir
Le déclin du renseignement français n’est pas d’abord une question de moyens ou de technologies. C’est une question de ressources humaines et de culture institutionnelle. En remplaçant les universitaires patriotes par des exécutants formatés à la docilité, les grands corps ont tué la culture du secret, qui suppose précisément une forme d’indépendance et de distance critique envers le pouvoir. La reconstruction des services passera nécessairement par une réforme profonde du recrutement et de la formation de leurs cadres, à condition qu’on en ait encore la volonté politique.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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