La réunification de 1990 demeure dans les mémoires françaises comme une image d’abord heureuse : celle d’un peuple qui se retrouve après quarante ans de division. La réalité des conditions économiques et sociales de cette absorption de l’Est par l’Ouest raconte pourtant une tout autre histoire, dont les fractures politiques actuelles de l’Allemagne sont les héritières directes. Pour la France, qui partage avec l’Allemagne des décennies de coopération économique et monétaire, comprendre ces fractures n’est pas un exercice d’histoire lointaine : c’est lire une partie de notre propre avenir.

Pourquoi parle-t-on de pillage économique lors de la réunification allemande ?

« Ce fut une annexion. »

Vidéo d’OMERTA

Ce jugement brutal est celui de l’invité, spécialiste de l’Allemagne, qui décrit trois mécanismes distincts : un taux de change monétaire imposé de un pour un qui a rendu l’économie est-allemande non compétitive du jour au lendemain ; des privatisations orchestrées par la Treuhandanstalt, l’agence fédérale chargée de céder les actifs de l’ancienne RDA, qui ont surtout permis à des entreprises ouest-allemandes en difficulté de se refaire une santé ; et un mépris social durable des Allemands de l’Ouest envers leurs compatriotes de l’Est, traités comme des citoyens de seconde zone. Le résultat, selon l’invité, est que les Allemands de l’Est ne se sont jamais sentis reconnus pour leur révolution de 1989.

Une révolution sans reconnaissance

Le point décisif pour comprendre les clivages actuels, insiste l’invité, est que les Allemands de l’Est sont les seuls dans l’histoire de l’Allemagne à avoir réussi une révolution. En 1989, ils se soulèvent, font partir l’Armée rouge, renversent le régime. Ils attendaient une reconnaissance de leurs compatriotes de l’Ouest. Ils ont reçu une administration.

« Les Allemands de l’Ouest se sont comportés comme des colonisateurs. »

Vidéo d’OMERTA

Traduction concrète : les termes péjoratifs comme « Ossis » et « Wessis » entrent dans le langage courant dès les années 1990 ; l’« Ostalgie », nostalgie de la RDA, apparaît comme symptôme d’une intégration manquée ; et dans la géographie même de l’Allemagne unifiée, les bases américaines restent à l’Ouest pendant que les troupes soviétiques quittent l’Est, signal permanent de deux trajectoires différentes. La politique française, rappelle l’invité au passage, a indirectement accompagné ce déséquilibre : les taux d’intérêt élevés de la politique du franc fort, liée à la préparation de l’euro, ont aidé l’Allemagne à financer sa réunification.

Les racines du vote AFD à l’Est

L’Alternative pour l’Allemagne est née à l’Ouest comme parti libertarien de contestation de la gestion de l’euro. Elle est devenue le premier parti de loin dans les Länder de l’Est. Ce paradoxe apparent s’explique par ce que l’invité appelle la mentalité d’Allemagne de l’Est : un attachement profond à la paix hérité de l’opposition aux missiles américains, une absence de peur vis-à-vis de la Russie puisque ce sont les Allemands de l’Est qui ont fait partir l’Armée rouge en 1989, et un rejet de la tutelle atlantiste incarnée par les Allemands de l’Ouest.

Pour la France, la leçon est double. D’une part, les fractures allemandes rendent la coopération franco-allemande de plus en plus imprévisible, à l’heure même où le couple franco-allemand est censé structurer l’Union européenne. D’autre part, elles rappellent qu’une construction politique fondée sur le déni des réalités économiques et sociales finit toujours par produire des mouvements contestataires que le système ne sait plus contenir.

Ce qu’il faut retenir

La réunification allemande fut moins une fusion qu’une absorption déséquilibrée dont les coûts économiques et symboliques ont été portés par l’Est. Les fractures régionales qui en résultent nourrissent aujourd’hui l’ancrage de l’AFD dans les anciens Länder communistes. Pour la France, dépendante de la stabilité allemande dans ses choix européens, ces fractures sont un signal d’alerte : une hégémonie construite sur le déni des réalités ne protège ni l’Allemagne ni ses voisins.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Analyse de la politique et de la puissance allemandes » de OMERTA

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