La foule est-elle irrationnelle par nature ? C’est une question qui traverse la pensée politique depuis la fin du XIXe siècle, et que Pierre-Yves Rougeyron a remise sur la table dans un récent entretien consacré à l’identité et l’enracinement. Les sciences cognitives apportent aujourd’hui des réponses nuancées qui méritent d’être connues, bien au-delà des clichés sur la supposée bêtise des masses.

Qu’est-ce que la sagesse des foules en psychologie cognitive ?

La sagesse des foules désigne la capacité d’un groupe à produire des décisions plus justes que celles des individus qui le composent, même experts, à condition que deux critères soient réunis : la diversité des opinions au sein du groupe et l’indépendance de jugement de chaque participant. Les recherches en sciences cognitives ont ainsi équilibré la thèse classique de Gustave Le Bon sur la « psychologie des foules », qui insistait surtout sur les phénomènes de contagion émotionnelle et de perte de discernement collectif.

« La foule peut être folle, c’est vrai, mais la foule peut être aussi sage. Tout dépend de sa liberté d’aller chercher l’information et de la disponibilité de l’information. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette formule résume bien l’apport des travaux menés depuis les années 2000 : le collectif n’est ni intrinsèquement stupide ni naturellement lucide. Sa performance dépend des conditions dans lesquelles il opère.

Un héritage intellectuel à double face

Gustave Le Bon, figure majeure de la psychologie sociale française, a longtemps imposé l’image d’une foule manipulable, capable des pires excès. Son ouvrage « Psychologie des foules », publié en 1895, reste une référence pour comprendre les mécanismes de la propagande de masse.

Mais les sciences cognitives contemporaines ont complété ce tableau en documentant le phénomène inverse : lorsqu’un groupe agrège des jugements indépendants, la moyenne des estimations individuelles se rapproche souvent de la réalité objective. C’est ce qu’ont démontré des expériences célèbres, comme celle consistant à faire estimer le poids d’un bœuf par une foule de visiteurs de foire agricole : la moyenne des réponses s’est avérée plus précise que l’estimation du meilleur expert présent.

Information libre, condition de l’intelligence collective

Le véritable enjeu, souligne Pierre-Yves Rougeyron, n’est donc pas de choisir entre « foule sage » et « foule folle », mais de comprendre ce qui fait basculer le collectif d’un état à l’autre.

Premier facteur déterminant : l’accès à l’information. Une foule privée de sources fiables et diversifiées devient vulnérable aux manipulations. Second facteur : l’indépendance des jugements. Quand les membres d’un groupe s’influencent mutuellement avant de se prononcer, le phénomène de « cascade informationnelle » écrase la diversité des opinions et dégrade la qualité de la décision collective.

Ces mécanismes éclairent d’un jour nouveau les débats sur l’opinion publique. Les sondages, aussi sophistiqués soient-ils, photographient des états à un instant donné, mais ne disent rien des dynamiques qui les produisent. Une opinion publique mal informée ou soumise à des pressions conformistes ne sera pas « sage » au sens des sciences cognitives.

Penser la transmission plutôt que la répétition

L’enjeu dépasse la seule psychologie sociale pour toucher à la transmission culturelle. Pierre-Yves Rougeyron met en garde contre ce qu’il appelle les « gestes morts » : reproduire mécaniquement des traditions sans en comprendre l’esprit ni les adapter aux conditions présentes.

« Refaire la forme ancienne telle qu’elle, c’est faire des gestes morts. Le changement de forme est un réflexe vitaliste. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Un collectif vivant ne se contente pas de répéter ce que les anciens ont fait ; il réinterprète leur héritage pour lui donner une pertinence contemporaine. Cette distinction est cruciale pour penser la notion d’identité collective : elle n’est ni une essence figée ni une invention arbitraire, mais une réappropriation créative qui suppose à la fois mémoire et liberté.

Ce qu’il faut retenir

La foule n’est pas condamnée à l’irrationalité, mais sa sagesse dépend de conditions précises que les sciences cognitives permettent aujourd’hui d’identifier. Pour qui s’intéresse à l’avenir de la démocratie et à la vitalité des cultures, ces travaux offrent une boussole précieuse : ils rappellent que la qualité du débat public se joue d’abord dans l’accès à une information libre et dans la capacité des individus à former leur jugement de manière autonome.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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