Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les sanctions économiques occidentales se sont multipliées à un rythme inédit. Paquets successifs, gels d’avoirs, restrictions commerciales : l’arsenal est massif. Mais quatre ans et demi plus tard, une question s’impose : cet instrument censé faire plier Moscou a-t-il réellement atteint son objectif ? Pour Pierre-Yves Rougeyron, reçu dans une émission d’actualité, la réponse est sans appel. Il développe une critique radicale de l’usage des sanctions comme outil de puissance.

Les sanctions contre la Russie ont-elles réellement affaibli le pays ?

Non, selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron. Loin d’affaiblir la Russie, les sanctions l’ont au contraire raffermie sur le plan intérieur. L’effet recherché par les pays occidentaux, à savoir fragiliser l’économie russe au point d’infléchir la position du Kremlin, ne s’est pas produit. Pire : lorsque le pays sanctionné ne parvient pas à se réorganiser, les sanctions ne frappent en pratique que les populations civiles. Dans les deux cas, leur utilité stratégique est nulle.

Un instrument qui se retourne contre son objectif

L’argument central avancé par l’invité est que les sanctions, lorsqu’elles sont appliquées à un pays capable de se réorganiser, produisent l’effet inverse de celui recherché. La Russie en est l’exemple le plus récent : « quand le pays ne sait pas se raffermir vis-à-vis de sanction, ce que la Russie a très bien fait par exemple », elles visent d’abord la population. Cette mécanique n’est pas nouvelle, mais elle est rarement énoncée aussi frontalement.

« Quelle est l’utilité des sanctions occidentales ? Aucune, strictement aucune. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Le propos de Pierre-Yves Rougeyron repose sur une lecture historique simple : un État souverain, lorsqu’il est frappé de mesures coercitives, tend à resserrer les rangs sur le plan intérieur. La pression extérieure devient un vecteur de cohésion nationale, parfois même un levier de légitimation pour le pouvoir en place. À l’inverse, les segments les plus vulnérables de la société, ceux qui n’ont ni les relais ni les marges de manœuvre pour contourner les restrictions, en subissent directement les conséquences.

Ce que la France pourrait y gagner

L’invité ne s’arrête pas au constat. Il plaide pour une refonte complète de la doctrine française en matière de sanctions. La France, selon lui, devrait être « le premier pays occidental à dire : je ne ferai plus, sauf attaque de mes intérêts, de sanctions contre personne ». Cette proposition s’étend à la Russie, mais aussi à la Corée du Nord ou à Cuba. Le principe est simple : les systèmes de sanctions, même bien conçus, ne remplissent pas leur fonction.

Cette position s’inscrit dans une critique plus large de la notion de puissance par la domination. À l’opposé de cette logique, il distingue la notion de leadership que les États-Unis ont exercée pendant plusieurs décennies et dont ils sont aujourd’hui en train de se retirer. Les Européens, eux, s’accrochent à une vision régressive et dépassée de la puissance, sans disposer des moyens de la faire respecter.

« Vous voulez vraiment un frontal avec un pays qui a des clients à en revendre ? »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

La remarque vise la Chine, dont dépendent une part importante des approvisionnements stratégiques européens. Persister dans une posture de confrontation tous azimuts sans mesurer les interdépendances réelles relève, selon lui, d’une erreur d’analyse majeure. La France, qui a historiquement existé comme « puissance d’équilibre », gagnerait à renouer avec ce rôle plutôt que de suivre mécaniquement une logique de sanctions dont l’inefficacité semble documentée.

Une question de souveraineté, pas seulement d’efficacité

Les sanctions sont souvent présentées comme un substitut à l’action militaire, un moyen de montrer sa détermination sans s’engager directement sur le terrain. Mais à force de multiplier des mesures sans effet, c’est la crédibilité même de l’instrument qui s’érode. Pour le pays qui les applique, le coût peut être réel : tensions sur les chaînes d’approvisionnement, perte de marchés, isolement diplomatique accru.

Le débat soulevé par l’intervention de Pierre-Yves Rougeyron dépasse donc le simple cas russe. Il pose la question de la stratégie française dans un monde où les rapports de force se recomposent. Quelle place pour une France qui refuse à la fois la confrontation systématique et la soumission ? La réponse passe peut-être par le refus d’emblée de se faire l’agent d’une politique de sanctions dont les résultats semblent au mieux incertains.

L’énergie russe : une rupture aux conséquences concrètes pour la France

La coupure des approvisionnements énergétiques en provenance de Russie ne s’est pas faite sans perdants identifiables. La France bénéficiait, avant les sanctions, de flux d’énergie qualifiés de « propres, faciles, bon marché et fiables ». Leur interruption a mécaniquement renchéri le coût de l’énergie pour les ménages et les entreprises françaises, au moment même où la compétitivité industrielle du pays était déjà sous pression.

Ce que cette décision révèle, c’est avant tout à qui elle profite géostratégiquement. Selon l’analyse présentée, la rupture de ces liens énergétiques constituerait « un coup de génie des géopolitologues américains pour torpiller l’Europe » : en privant la France et l’Allemagne de leur principale source d’énergie bon marché, les États-Unis auraient fragilisé leurs concurrents industriels tout en imposant leur propre gaz naturel liquéfié à des tarifs plus élevés.

« La France et l’Allemagne bénéficiaient d’énergie propre, facile, bon marché, fiable en provenance de Russie. C’est ça que les Américains notamment ont voulu couper. »

Vidéo de l’UPR

Ce raisonnement soulève une question que l’article de fond mérite de poser directement : les sanctions ont-elles servi en priorité les intérêts français, ou ont-elles été appliquées sous une logique d’alignement atlantique, indépendamment du coût économique pour la France ? À l’heure où le produit intérieur brut français recule pour la troisième année consécutive par rapport à la moyenne des pays membres de l’Union européenne, la question du prix payé par les contribuables français pour des décisions prises hors de leur contrôle reste entière.

La France avait un veto, elle ne l’a jamais utilisé

Ce mécanisme institutionnel est rarement mis en avant dans le débat public : la politique étrangère de l’Union européenne relève de l’unanimité, non de la majorité. Chaque État membre dispose donc d’un droit de veto sur les paquets de sanctions. La Hongrie de Viktor Orbán l’a exercé pendant plusieurs années, ralentissant ou bloquant certaines décisions. La France, dont le poids diplomatique est sans commune mesure avec celui de Budapest, ne l’a jamais fait.

Édouard Husson, invité sur le plateau, le formule sans détour : « La valeureuse Hongrie de Viktor Orban l’a fait pendant des années. Alors, ils ont fini par rabattre Orban, mais la France ça pèse quand même un petit peu plus. Et puis si la France avait été courageuse, peut-être que d’autres pays européens auraient suivi. »

Georges Kuzmanovic prolonge le raisonnement sur le plan énergétique concret : si la France avait maintenu une neutralité réelle dans le conflit ukrainien, elle aurait conservé une crédibilité suffisante pour négocier des approvisionnements en dehors des circuits sous pression américaine. Il rappelle que l’Iran, qui contrôle le détroit d’Ormuz, continue de livrer des hydrocarbures à la Chine et à d’autres pays d’Asie ayant préservé leur distance vis-à-vis des coalitions occidentales. Ce n’est pas une hypothèse théorique : c’est une réalité commerciale en cours.

Le coût de cette non-décision se mesure désormais à la pompe. Entre 2022 et aujourd’hui, l’inflation cumulée a atteint 24 % selon les calculs de Fréquence Populaire, quand les salaires des fonctionnaires n’ont progressé que de 5 %.

La loi Graham, un signal avant tout politique

Le cas américain illustre bien ce que les sanctions peuvent avoir de théâtral. Quand Donald Trump signe la loi Graham, ouvrant la voie à de nouvelles restrictions contre Moscou, la lecture de son contenu précis tempère toute conclusion hâtive. Selon l’analyse présentée dans la transcription, « quand on regarde le détail de ces nouvelles sanctions américaines, en fait il y a pas grand-chose, c’est vraiment de la cosmétique ».

Ce que Washington joue ici, c’est un équilibre calculé. D’un côté, plusieurs banques et institutions financières russes ont été retirées de la liste des sanctions américaines, la société Chevron est revenue en Russie et des achats d’uranium reprennent dans le cadre de coopérations sur le nucléaire civil. De l’autre, Trump maintient une pression symbolique suffisante pour ne pas être accusé de complaisance envers Moscou, tout en ménageant un canal de dialogue que les Européens n’ont pas su conserver.

Ce double mouvement n’est pas sans conséquences pour Paris. La France, engagée dans un soutien militaire et logistique à Kiev qui inclut du renseignement et des technologies permettant de frapper le territoire russe, se retrouve dans une posture bien plus exposée que Washington. Les États-Unis vendent des armes à l’Ukraine, payées en grande partie par les Européens, mais conservent la possibilité de réduire cet approvisionnement à tout moment, notamment en missiles Patriot, ce qui rend la marge de manoeuvre française dépendante d’une décision que Paris ne contrôle pas.

Ce qu’il faut retenir

L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron bouscule le consensus dominant sur les sanctions économiques, en assumant l’inconfort : l’outil ne fonctionne pas. Reste à savoir si la France, dans un contexte où la notion de puissance d’équilibre redevient d’actualité, osera en tirer les conséquences.

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