L’affaire de Ceuta, cet épisode durant lequel des milliers de migrants ont franchi la frontière de l’enclave espagnole au Maroc, a occupé l’actualité quelques jours avant de retomber. Derrière l’événement ponctuel se cache pourtant une mécanique structurelle qui concerne directement la France : dans l’espace Schengen, les choix migratoires d’un État membre ne restent jamais confinés à ses frontières.
Pourquoi Schengen rend-il la France dépendante des politiques migratoires espagnoles ?
En quelques points, voici ce que révèle l’épisode de Ceuta selon Pierre-Yves Rougeyron, invité du Cercle Aristote pour son entretien de rentrée :
- Un espace sans frontières intérieures : une fois qu’un migrant entre dans l’espace Schengen par l’Espagne, sa circulation vers la France n’est plus entravée par des contrôles nationaux systématiques.
- Des politiques nationales disparates : chaque État membre mène sa propre diplomatie migratoire, parfois en contradiction directe avec les intérêts français.
- Une Commission structurellement immigrationniste : selon Rougeyron, Bruxelles ne corrigera pas ces déséquilibres, car la libre circulation est consubstantielle au projet européen.
- Une impossibilité de se coordonner sans se soumettre : la coopération européenne en matière migratoire suppose des compromis permanents avec des États qui n’ont ni les mêmes réalités géographiques ni les mêmes priorités.
Ceuta, révélateur d’un rapport de force assumé
L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron est sans détour : l’afflux de migrants à Ceuta n’a rien d’un accident. « Le pouvoir marocain nous a fait voir que quand il laissait partir une partie de sa population, on pouvait très vite être dans la merde », explique-t-il. La poussée migratoire fonctionne comme un levier de pression géopolitique, brandi ponctuellement par Rabat pour rappeler à Madrid, et à l’Europe entière, sa capacité de nuisance ou de coopération.
Les conséquences sur le terrain ont été documentées : violences, agressions, scènes de chaos aux abords de l’enclave. Pour Rougeyron, ces enclaves espagnoles sur le sol marocain sont un non-sens stratégique hérité de l’histoire coloniale. « Soit on prend tout le territoire utile et on le fortifie et on reste, soit on part, mais on ne fait pas l’entre-deux », résume-t-il. L’Espagne, selon lui, est précisément dans cet entre-deux intenable.
Or, la France ne peut pas se contenter d’observer. Chaque franchissement réussi à Ceuta ouvre potentiellement la route vers le territoire français. La question n’est donc pas seulement espagnole, elle est directement nationale.
Une solidarité européenne qui ne protège pas
La tentation serait d’attendre une réponse coordonnée à l’échelle européenne. Pierre-Yves Rougeyron balaie cette hypothèse : « Il n’y aura pas de coordination antimigratoire à l’échelle européenne pour une raison qui est très simple. Bruxelles est intrinsèquement immigrationniste. » Le constat est posé sans détour : l’Union européenne, dans son architecture actuelle, ne considère pas la fermeté migratoire comme une orientation légitime.
« Moi, ce que je ne veux pas, c’est être accroché à ces gens. […] Le plus simple dans ces affaires-là, c’est de fortifier nos frontières à nous. Nous avons entièrement les moyens de le faire. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
La conséquence logique est que la France doit reprendre la main sur ses propres frontières. Non pas en comptant sur une improbable réorientation européenne, mais en exerçant les prérogatives que l’appartenance à Schengen n’a pas totalement éteintes, et en les élargissant.
La démographie africaine, toile de fond du problème
L’épisode de Ceuta s’inscrit dans un contexte plus large que Pierre-Yves Rougeyron replace dans la durée. L’Afrique, rappelle-t-il, n’a pas encore achevé sa transition démographique. La population du continent devrait au minimum doubler, passant d’environ un milliard à deux milliards d’habitants. Cette réalité pèsera sur les flux migratoires pendant encore au moins deux décennies.
Le paradoxe est que le développement économique africain, lorsqu’il advient, ne tarit pas immédiatement les départs. « Ce n’est pas les pauvres qui partent, c’est le bas des classes moyennes africaines qui part », observe Rougeyron. Autrement dit, la pression migratoire pourrait s’intensifier à mesure que les économies du continent décolleront, car partir suppose des ressources que les plus démunis n’ont pas.
Face à cela, la réponse française ne peut pas se limiter à un registre sécuritaire, aussi nécessaire soit-il. Rougeyron plaide pour une action à double détente : défense résolue des frontières nationales, mais aussi soutien ciblé aux pays africains, notamment francophones, pour y fixer les populations qualifiées. « Un entrepreneur, un encadrant, un médecin, un universitaire qui reste en Afrique, il immobilise cinq, dix, quinze personnes », explique-t-il.
Schengen : une architecture qui lie les mains de Paris
Cette dépendance structurelle n’est pas passée inaperçue dans les cercles souverainistes. Lors des assises de la souveraineté, Philippe de Villiers a formulé le diagnostic en une formule sèche :
« Née de Schengen, elle va mourir de Schengen. »
Philippe de Villiers (chaîne Florian Philippot)
L’argument mérite d’être pris au sérieux sur le plan mécanique. L’espace Schengen repose sur un principe d’équivalence : chaque État membre est réputé gérer ses frontières extérieures au nom de l’ensemble. Dès lors, une défaillance aux frontières grecques, italiennes ou hongroises se répercute directement sur le territoire français, sans que Paris dispose d’un levier bilatéral immédiat. Les rétablissements temporaires de contrôles aux frontières intérieures, prévus par le code Schengen, restent soumis à une procédure de notification et à des durées limitées que la Commission peut contester.
De Villiers va plus loin et pose la question du consentement : les règles de l’espace commun s’imposent à la politique migratoire française sans que les électeurs français aient jamais eu à se prononcer directement sur leur maintien. C’est précisément ce verrou institutionnel que les souverainistes visent lorsqu’ils réclament une sortie de Schengen : non pas la fermeture du pays, mais le rétablissement de la capacité à décider seul du régime de ses propres frontières, sans délai de procédure ni accord préalable des partenaires.
Ce qu’il faut retenir
L’affaire de Ceuta n’est pas un simple fait divers estival. Elle rappelle que dans un espace de libre circulation, la politique migratoire de chaque État engage celle des autres. Tant que la France restera dépendante des choix espagnols ou bruxellois, elle subira les conséquences de décisions qu’elle n’a pas prises. Reprendre le contrôle de ses frontières n’est pas une posture idéologique : c’est la condition minimale pour cesser d’être exposée aux crises des voisins.
Pour aller plus loin
- Les Druides. Des philosophes chez les Barbares, Jean-Louis Brunaux (Gallimard)
- L’Héritage des Celtes — Sanctuaire, Jean-Louis Brunaux
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