La sécularisation devait consacrer le triomphe de la raison sur l’obscurantisme. C’était la promesse des Lumières, l’horizon d’une humanité enfin majeure, libérée des dogmes. Et si le résultat était tout autre ? Dans un entretien accordé à The Black Elephant Experience, Pierre-Yves Rougeyron, politiste et directeur de la revue Perspective libre, livre une analyse décapante : ce que nous avons appelé sécularisation n’a pas ouvert le règne de la raison, mais celui de la matière. Une distinction qui pourrait bien expliquer la fragilité anthropologique des sociétés occidentales contemporaines.
En quoi la sécularisation a-t-elle accouché du règne de la matière plutôt que de la raison ?
L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron repose sur un constat simple : la raison a perdu la bataille contre l’argent. « On a cru que la sécularisation allait être le règne de la raison. Non, ça a été le règne de la matière », explique le chercheur, qui cite l’écrivain Barrès : « La raison est bien peu de choses à la surface de nous-même. » La formule est rude, mais elle dit l’essentiel : une société qui abandonne le sacré ne devient pas plus rationnelle, elle devient plus vulnérable à la prédation économique. Le sacré, en ethnologie, c’est ce qui maintient des tabous. Or le tabou, c’est ce qui s’oppose au pillage. Quand il disparaît, tout devient négociable, exploitable, dévorable.
Pierre-Yves Rougeyron rapporte les mots d’un sociologue des religions récemment disparu, Michel Michel : « La sécularisation, ça n’existe qu’ici. » Et il précise sa pensée par un détour saisissant : la Russie des années Eltsine, société privée de sacré, livrée à un pillage intégral. « Un million de jeunes filles russes dans les bordels du Moyen-Orient, une partie non négligeable n’en reviendra jamais », rappelle-t-il, décrivant une société dont les protections anthropologiques avaient sauté. Le sacré n’est pas une superstition d’un autre âge : c’est un garde-fou collectif.
Une société froide qui laisse l’individu seul face à sa vie
L’invité, qui revendique une expérience intime de la foi après avoir traversé vingt-cinq années d’addiction, décrit un phénomène quasi thermique : la sécularisation a fait « baisser la température sociale ». L’être humain, explique-t-il, a besoin d’une « société chaude », reliée par la terre, les morts, la lignée. Or le grand récit moderne a prétendu que plus rien ne rattachait l’individu au monde, qu’il était seul responsable de son rapport à l’existence.
« On laisse les gens tout seuls avec le poids de leur vie, on les envoie au carton. Et après on leur dit que c’est leur faute. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Le diagnostic est anthropologique avant d’être politique. Ce n’est pas seulement le lien religieux qui a été défait, c’est le lien social dans sa dimension sacrée. « Quand tu es seul face à la mort, c’est terrible », observe Pierre-Yves Rougeyron, qui décrit des sociétés parmi les plus riches de l’histoire de l’Occident peuplées de personnes « de plus en plus borderline ». Le vide laissé par l’effacement du sacré n’a pas été comblé par la raison, mais par une injonction au self-made-man qui broie les plus fragiles.
La leçon venue d’ailleurs
Le chercheur, qui réside régulièrement en Asie orientale, établit une comparaison éclairante. Au Cambodge, il y a douze ans, malgré une pauvreté bien plus rude qu’en France, il a découvert une chose qui l’a désarçonné : la joie. « Moi j’arrive, je fais la gueule. Je suis un bon Parisien comme tout le monde, je fais la gueule », raconte-t-il avec une ironie lucide. « Les gens me sourient, je comprends pas pourquoi. » Cette expérience, loin d’être anecdotique, révèle selon lui une différence de structure : en Asie, le sacré social n’a pas disparu. La modernité technique s’y déploie sans que le lien qui rattache l’homme au monde ne soit rompu.
« La modernité est relativement bien vécue en Asie parce que le sacré social n’a pas disparu. Sinon, le modèle occidental se généralisera, et là pour le coup tu pourras aller n’importe où dans le monde, les gens feront tous la gueule. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Ce n’est pas un plaidoyer pour l’importation de modèles étrangers : c’est la reconnaissance que quelque chose s’est brisé dans le chemin occidental, et que ce quelque chose n’est pas un archaïsme dont il faudrait se féliciter d’être débarrassé.
Todd et les trois temps du religieux : une grille pour lire la crise sociale
La réflexion de Paul-Marie Coûteaux s’appuie sur une grille proposée par Emmanuel Todd, qu’il résume en trois étapes successives. La première est celle de la foi active : la religion structure l’ensemble de la vie collective, instaure une confiance de base entre voisins et freine les dynamiques d’arrogance individuelle. La France médiévale jusqu’au XVIe siècle en offre l’exemple central. La deuxième étape est celle de la foi passive : les valeurs communes subsistent, mais la religion n’est plus le moteur de la société. Ce mouvement caractérise, selon cette lecture, les XIXe et XXe siècles en Europe occidentale. La troisième étape est la sortie totale de tout référent religieux, que Todd qualifie lui-même de nihilisme. Il reconnaît, dans une vidéo récente intitulée Y a-t-il une vie sociale après la foi ?, n’avoir pas mesuré assez tôt l’importance du facteur religieux, ce qui constitue un aveu notable de la part d’un chercheur longtemps associé à une lecture matérialiste des structures sociales.
Coûteaux ajoute à ce schéma un quatrième stade, absent chez Todd : celui où le nihilisme est si avancé que la médiation technique devient le seul lien social disponible, ouvrant la voie à des formes de renversement complet des valeurs. Il s’appuie sur le témoignage de l’intellectuel britannique John Holland, catholique de stricte observance, qui dit ne plus reconnaître son pays dans l’absence totale de toute référence à la transcendance.
« Une société zombie, qualifiée aussi de nihiliste, et il pense d’ailleurs que le nihilisme anglo-saxon est certainement un élément d’accélération de la décadence décisive. »
Paul-Marie Coûteaux (UPR)
Ce qu’il faut retenir
La sécularisation occidentale a confondu deux réalités : s’affranchir des tutelles cléricales et abolir le sacré. La première était une conquête de liberté ; la seconde a ouvert la voie à une société où la marchandise a remplacé le mystère, et où l’individu se retrouve démuni face aux épreuves de l’existence. L’enjeu, pour Pierre-Yves Rougeyron, n’est pas de restaurer un ordre ancien, mais de redécouvrir ce qui rend une société capable de protéger les siens. Une question qui dépasse le débat religieux et touche aux fondements mêmes de la souveraineté collective.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
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