La rivalité entre les États-Unis et la Chine ne se joue pas seulement sur les mers ou dans les airs, mais aussi à l’échelle nanométrique, là où se fabriquent les semi-conducteurs les plus avancés. Taïwan, petite île de 23 millions d’habitants, concentre à elle seule une étape critique de cette chaîne de production. Alexandre Del Valle, dans un entretien récent, décrypte les ressorts de cette dépendance technologique qui pourrait redessiner l’équilibre stratégique mondial.

Pourquoi TSMC à Taïwan et ASML aux Pays-Bas sont-ils au centre de la rivalité sino-américaine ?

La fabrication des semi-conducteurs de pointe repose sur deux étapes clés aujourd’hui contrôlées par l’Occident et ses alliés. L’entreprise néerlandaise ASML maîtrise l’imprimerie des puces, tandis que le taïwanais TSMC détient le savoir-faire du gravage, notamment pour les semi-conducteurs en dessous de 5 nanomètres. Cette dépendance technologique est un levier stratégique majeur : tant que la Chine ne maîtrise pas ces deux étapes, elle reste tributaire de Taïwan pour ses approvisionnements en puces de haute performance. Mais si Pékin atteint l’autonomie, le calcul stratégique sur l’île change radicalement.

La stratégie chinoise : préparer l’indépendance technologique avant toute action militaire

Selon Del Valle, la Chine avance avec prudence sur le dossier taïwanais. Pékin privilégie une approche de long terme, qu’il compare à une « cuisson de l’anguille à petit feu ». L’objectif est double : faire progresser les partis favorables au rattachement au sein du parlement taïwanais, et parallèlement réduire la dépendance technologique envers l’île. « Si la Chine n’a plus du tout besoin de l’île en matière de semi-conducteurs, ça peut changer la donne sur la volonté d’intervenir ou pas », explique-t-il. Tout dépendra de ce qui se passera dans deux ou trois ans.

Si la Chine un jour devient presque totalement invincible en tant que rival économique, et qu’elle n’a plus besoin de rien en Occident, y compris des semi-conducteurs, le risque de conflit change d’échelle.

Cette autonomie technologique est d’autant plus plausible que la Chine a déjà démontré sa capacité à progresser rapidement. Elle contrôle désormais 80 à 90 % des terres rares, du nickel et de l’aluminium, et occupe des positions de leader dans l’intelligence artificielle, la robotisation et les ordinateurs quantiques. Le verrou des semi-conducteurs reste l’un des derniers maillons de sa dépendance.

Deux scénarios pour une confrontation directe

L’invité identifie deux configurations pouvant mener à un affrontement sino-américain. La première serait une invasion précipitée de Taïwan, avant que l’île n’ait « mûri » politiquement. Un débarquement reste toutefois extrêmement complexe en raison des distances, des défenses antiaériennes et des pertes potentielles. « La Chine n’est pas le genre d’État à livrer une guerre qu’elle n’est pas sûre de gagner », précise Del Valle.

La seconde configuration, plus probable à moyen terme, est celle d’une Chine devenue technologiquement autonome, capable de produire des puces aussi performantes que TSMC sans recourir aux technologies occidentales. À ce moment-là, la valeur stratégique de Taïwan se transformerait : l’île ne serait plus un fournisseur indispensable, mais un enjeu de souveraineté que Pékin pourrait traiter avec davantage de liberté d’action.

Un monde en redistribution du pouvoir

Cette rivalité technologique s’inscrit dans une dynamique plus large de « désoccidentalisation » du monde. Del Valle souligne que la Chine, comme d’autres puissances montantes, exige une redistribution du pouvoir mondial, y compris dans les institutions internationales et les zones d’influence. La question des semi-conducteurs cristallise ce bras de fer : l’Occident cherche à maintenir son avance technologique, tandis que Pékin investit massivement pour briser ce monopole.

Nous sommes vraiment dans une situation, une période fascinante à la croisée des chemins. Va-t-on négocier la redistribution du pouvoir mondial ou aller vers un clash ?

Ce qu’il faut retenir

La maîtrise des semi-conducteurs conditionne directement l’avenir du statu quo à Taïwan. Plus la Chine devient autonome dans ce domaine, plus le risque d’une redéfinition unilatérale de la situation par Pékin augmente. Pour l’Occident, perdre le monopole technologique des puces avancées ne signifierait pas seulement un revers industriel, mais un basculement stratégique complet en Asie-Pacifique.


Voir aussi

Entretien avec Alexandre Del Valle

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